En février, Florent Enjalbert a rejoint ses parents Véronique et André sur l’exploitation familiale, à Ferrières-la-Verrerie (Orne). Le défi de son installation est de taille : faire vivre trois personnes à temps plein sur une petite exploitation, avec 50 vaches laitières et 68 ha de surface totale.

Il y a cinq ans, bien avant son installation, le jeune agriculteur avait déjà exploré les pistes pour améliorer la valorisation du lait. Il avait pris contact avec des laiteries fabriquant du camembert de Normandie sous appellation d’origine protégée (AOP). Ses demandes n’avaient pas abouti du fait de la « distance de collecte trop importante » entre l’élevage et les usines, explique-t-il. Florent avait fait une croix sur cette piste, jusqu’à ce que Lactalis le recontacte, au début de l’année dernière. L’industriel anticipe un besoin de volumes supplémentaires de lait pour ses fabrications AOP (voir l’encadré). Ce mois-ci, l’EARL Enjalbert a entamé un suivi technique avec la laiterie pour vérifier la conformité de ses pratiques au cahier des charges, et rejoindre les fournisseurs de la laiterie d’Orbec (Calvados) d’ici l’an prochain.

Pour Florent et ses parents, le passage en AOP sera une aubaine. Respectant déjà la plupart des exigences du cahier des charges, ils bénéficieront d’un meilleur prix du lait en ne modifiant leurs pratiques qu’à la marge. Le troupeau est déjà constitué exclusivement de normandes qui sont mises à l’herbe autant que possible, généralement de mi-mars à mi-novembre. Le pâturage s’étend donc sur au moins sept mois, davantage que les six mois requis.

Une qualité primordiale

Les fabrications au lait cru, comme pour les camemberts fabriqués à Orbec, nécessitent une vigilance sanitaire particulière. Mais cela n’effraye pas Florent. « Pour nous, la qualité du lait a toujours été primordiale. Nous passons déjà beaucoup de temps dans la salle de traite, explique-t-il. Nous utilisons des lavettes individuelles trempées dans de l’eau chaude savonneuse, puis nous essuyons les mamelles avec des papiers absorbants individuels jetables. Les lavettes sont ensuite lavées à la machine avec lessive et javel. »

Florent et ses parents appliquent scrupuleusement les autres conseils usuels : vérification des premiers jets, trempage à l’aide d’un produit iodé… Les précautions ne s’arrêtent pas là. Ils bloquent les vaches au cornadis pendant au moins deux heures après la traite, pour leur interdire un accès trop rapide à l’aire paillée. « Nous passons beaucoup de temps à observer nos animaux pour réagir au plus vite en cas d’incident. C’est possible grâce à la taille modérée de notre troupeau », précise-t-il. « Dès que nous avons un doute, nous faisons réaliser des analyses du lait de la vache concernée », ajoute Véronique.

Cette attention est payante. La prime sur la qualité sanitaire atteignait 12,18 €/1 000 l en février. « Sur les onze dernières années, nous avons presque toujours décroché la prime Super A. Il est arrivé exceptionnellement que nous n’obtenions que le prix A, quatre fois à cause des cellules et six fois à cause des butyriques. » La composition du lait, avec des taux de matière utile élevés, fait aussi grimper la paie de lait. En février, le TP moyen du troupeau s’élevait à 36,1 g/kg et le TB à 43,4 g/kg. « Pour la campagne 2013-2014, nous avons reçu un complément de prix de 18 130 €, soit près de 50 €/1 000 l. C’est davantage que l’ensemble de nos aides Pac. »

Démarche globale

Passer en AOP est cohérent avec la démarche globale de qualité menée de longue date sur l’EARL. « Je poursuis une orientation stratégique engagée par mes parents. Nous valorisons depuis les années 1990 la viande de nos normandes à travers la ‘ ‘ Filière qualité race normande’’, un partenariat avec Carrefour. » Ils bénéficient ainsi d’une prime de 10 centimes/kg de carcasse. Par ailleurs, Florent est féru de génétique. Si son objectif premier n’est pas de gagner des concours, avoir un troupeau reconnu est néanmoins un moyen de vendre à bon prix des génisses ou des vaches en lait.

Fin mars, Florent devait finaliser les conditions de sa conversion en AOP avec Lactalis. « Après une période de six mois d’observation pour vérifier que nous répondons bien aux exigences sanitaires, notre lait pourra être utilisé pour la fabrication du Camembert AOP. Nous pourrons alors prétendre à la prime AOP de 50 €/1 000 l ». Pour l’éleveur, c’est aussi un moyen de se protéger de la volatilité des cours. Même si le prix AOP est pour l’instant indexé sur celui du lait standard, l’éleveur espère une évolution vers un prix déconnecté.

« S’inscrire dans une démarche de qualité, c’est avant tout une question d’image. Je pourrai suivre le devenir de mon lait et participer à la fabrication d’un produit dont je suis fier », conclut Florent.