C’est dans l’effervescence du Salon international de l’agriculture (SIA, Paris) que la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard a présenté ce mardi 24 février 2026 les premières conclusions des Conférences de la souveraineté alimentaire, lancées en décembre dernier. Aux côtés de Ludovic Spiers, coordinateur général de cette initiative et ancien directeur général du groupe Agrial, les représentants de sept groupes de travail sectoriels ont livré le fruit de plusieurs mois de concertation.
Tous s’accordent à dire que la France, première puissance agricole européenne, perd du terrain, et tous espèrent que leurs travaux pourront renverser la tendance. Leur mission : dresser un diagnostic honnête des forces et des faiblesses de filières stratégiques, puis définir des trajectoires de reconquête pour les dix prochaines années. Un plan d’action complet est attendu à l’été 2026.
Produire, moderniser, communiquer
En viandes blanches, « la photo est belle, mais la vidéo se dégrade », a déclaré la présidente de la Fédération des entreprises françaises de charcuterie traiteur (Fict), Christiane Lambert, qui représente le groupe de travail de ces filières. La France est en effet premier producteur mondial de foie gras, le premier producteur européen de dinde, le troisième pour le lapin, le porc et la volaille. Des positions de leader que le pays est pourtant en train de laisser filer, faute de compétitivité et face à des concurrents — la Chine en tête sur le porc — qui font de l’agroalimentaire un enjeu stratégique d’État, constate Christiane Lambert.
Pour se relancer, la filière souhaite d’ici à dix ans bâtir 220 nouveaux bâtiments de volailles de chair et 70 bâtiments pour les œufs par an, 100 bâtiments porcins repris ou modernisés annuellement, ainsi que 55 ateliers de production de foie gras et 100 ateliers de lapins sur la même période. La facture totale ? « Entre 10 et 15 milliards d’euros d’investissement », a annoncé Christiane Lambert. Le groupe de travail appelle également à une « débureaucratisation » des procédures administratives et à un effort de communication positif sur l’élevage français.
Exporter des grains, créer de la valeur
Du côté des grandes cultures, le président du groupe coopératif Vivescia, Christophe Büren, souligne que la France est le premier producteur européen de maïs, de colza et de tournesol, producteur de premier plan pour le blé. Et pourtant, elle exporte ses grains pour importer des produits transformés. La France est par exemple devenue importatrice nette de farine alors qu’elle dispose d’une surcapacité de moulins et exporte son blé.
L’objectif serait donc de regagner 200 000 à 400 000 tonnes de production de farine et de redevenir exportateur net. Même logique pour les pâtes : la France produit du blé dur, l’envoie en Italie, puis rachète des pâtes finies. La filière entend mettre fin à ce circuit en gagnant 1 % de part de marché par an, grâce à la sélection variétale, à l’engagement de la grande distribution et à la valorisation du « Made in France ».
Troisième chantier identifié : les protéines végétales. Pour alimenter à la fois les hommes et le bétail dans un contexte de relance de la production animale française, la filière évalue le besoin supplémentaire à environ un million de tonnes d’alimentation animale.
Ruminants : la valeur avant tout
« Il n’y aura pas de souveraineté sans marges suffisantes », a lancé Damien Lacombe, ancien président de la coopérative laitière Sodiaal, qui pilote le groupe des ruminants. Il appelle au strict respect des lois Egalim. Selon lui, la filière — bovins, ovins, caprins, lait et viande confondus — est proche de l’autosuffisance, mais les éleveurs doivent moderniser leurs exploitations. Pour le lait, l’ambition est de revenir à 24 milliards de litres produits annuellement, grâce à la robotisation des élevages, et de reconquérir 250 000 tonnes de matière grasse (beurre notamment) actuellement importées.
Pour la viande bovine, l’objectif est d’encourager 2 000 installations de nouveaux éleveurs par an, de développer l’engraissement sur le territoire national — avec 80 000 bovins supplémentaires d’ici à 2030 — plutôt que d’exporter des animaux vifs. Du côté des ovins, un « contrat de progrès » vise la production d’un million d’animaux supplémentaires d’ici à 2028. Quant aux caprins, 500 à 600 nouveaux élevages doivent voir le jour en dix ans.
Un plan à concrétiser d’ici à l’été
Ces premières conclusions ne constituent pas encore un plan d’action définitif. Elles dessinent une première feuille de route, fondée sur trois piliers transversaux : la simplification administrative, le financement via des fonds souverains régionaux, et une gouvernance collaborative associant régions, territoires d’outre-mer et citoyens. Le document complet, incluant l’ensemble des trajectoires de reconquête, est attendu pour l’été 2026.