L’agriculture française ne perçoit que 8 € pour 100 € de dépenses alimentaires des consommateurs, selon les chiffres présentés mardi 20 janvier devant la Commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution (1). Cette part a chuté de 25 % en vingt-cinq ans, révélant une asymétrie croissante dans la chaîne de valeur agroalimentaire.
Olivier Mével, maître de conférences spécialiste du commerce et de la distribution, a détaillé devant les sénateurs les mécanismes de cette captation de valeur par l’aval. À l’échelle de « l’euro alimentaire » (2), l’ensemble formé par l’agriculteur et l’industrie agroalimentaire ne perçoit qu’à peine 20 % de la valeur ajoutée, a détaillé l’expert. Les 80 % restants sont réalisés en dehors de la production : 40 % pour les services et le commerce, 35 % pour les importations.
Ces chiffres illustrent ce que l’expert qualifie de répartition « très asymétrique » de la valeur ajoutée, où l’amont de la filière (producteurs et transformateurs) se retrouve fragilisé face au poids croissant des services, du commerce et des produits importés.
Des disparités dans les filières
La répartition de la valeur s’avère encore plus déséquilibrée pour les produits de qualité ou biologiques. Dans la filière œuf, plus le mode d’élevage monte en gamme, moins l’éleveur est rémunéré. Ainsi, un éleveur en système « cage » perçoit environ 20 % de la valeur ajoutée — la meilleure rémunération de la filière — notamment parce que son outil de production est déjà amorti. Le distributeur capte 47 % sur ce segment. Mais la situation se dégrade pour les autres modes : en « plein air », la part de l’éleveur s’effondre à moins de 5 % tandis que la distribution en capte 77 %.
Pour les œufs « au sol », le distributeur s’approprie 65 % de la valeur. En bio, la rentabilité de l’éleveur est qualifiée de « nulle » : le distributeur capte 85 % de la valeur ajoutée. Paradoxalement, l’industrie de conditionnement parvient à maintenir une part stable entre 25 et 30 % quel que soit le mode d’élevage.
Pour certains produits frais comme le chou-fleur, le prix payé au producteur (0,30 € en conventionnel, 0,45 € en bio) peut se retrouver multiplié par cinq, six ou sept en rayon (jusqu’à 3,50 €). Cette déconnexion entre le prix producteur et le prix consommateur s’explique notamment par une stratégie de péréquation des marges, souligne Olivier Mével : pour compenser les marges très faibles pratiquées sur les produits « marqueurs de prix » (Coca-Cola, Nutella…) qui génèrent le trafic en magasin, les enseignes appliquent des marges très élevées sur les produits frais, locaux et biologiques. Une « répartition très injuste », pour des produits frais qui « attirent les consommateurs, peut être plus que les produits des multinationales » mais qui « supportent une prise de marge qui devient insupportable », dénonce l’expert.
Deux séquences de négociation
Pour Olivier Mével, le cadre législatif actuel (notamment les lois Egalim, NDLR) est inefficace car il ne respecte pas l’ordre logique de la construction des prix, ce qui aboutit à sacrifier la rémunération des agriculteurs. Il affirme que la négociation commence « par le mauvais bout ». Actuellement, l’industriel envoie ses conditions générales de vente (CGV) directement au distributeur avant même d’avoir finalisé ses accords avec les producteurs agricoles,. Selon lui, cela empêche une véritable « marche en avant » du prix, car le prix final est discuté avec le distributeur avant que le coût de la matière première ne soit sanctuarisé à l’amont.
Pour remédier à cette défaillance, il préconise de scinder le calendrier de négociation en deux étapes chronologiques obligatoires : une négociation exclusive entre les agriculteurs (ou leurs organisations de producteurs) et les industriels pour fixer le prix de la matière première agricole ; puis, une fois ce premier prix verrouillé, une seconde négociation s’ouvrirait entre les industriels et les distributeurs. L’objectif est d’empêcher que la négociation avec la grande distribution ne serve de prétexte pour réduire la part revenant aux agriculteurs.
Olivier Mével utilise l’image du bonneteau (un jeu de dupe) : les distributeurs refusent les hausses de tarifs demandées par les industriels, et les industriels utilisent ensuite ce refus comme excuse auprès des agriculteurs, en leur disant : « On n’a pas de quoi vous payer parce que le distributeur n’a pas accepté l’augmentation ». Il cite le conflit entre Lactalis et ses organisations de producteurs comme une preuve concrète de cette défaillance. Olivier Mével dénonce ainsi un système contradictoire qui permettrait aux distributeurs d’exercer une pression déloyale qui remonte jusqu’à l’agriculteur, rendant la promesse de « ruissellement » de la valeur totalement illusoire.
(1) La Commission d’enquête, présidée par Anne-Catherine Loisier (Union Centriste) et rapportée par Antoinette Ghul (Écologiste — Solidarité et Territoires), a été créée à l’initiative du groupe Écologiste pour examiner précisément ces mécanismes de construction des prix et de répartition des marges.
(2) Outil d’analyse économique pour illustrer la manière dont sont répartis 100 euros dépensés par un consommateur pour son alimentation, afin d’objectiver la part de valeur qui revient à chaque maillon de la chaîne, de la production à la distribution.