« L’installation des femmes à la tête d’une exploitation agricole stagne autour de 24-25 % depuis dix ans. Est-ce uniquement lié à la dotation au jeune agriculteur ? a commencé Françoise Liébert, haut fonctionnaire en charge de l’égalité femmes-hommes au ministère de l’Agriculture. On constate en effet que seulement 20 % des DJA sont attribuées à des femmes. Et seulement 44 % des femmes, contre 80 % des hommes, s’installent avant 40 ans. »

À l’occasion d’une table-ronde organisée, le 3 juin 2021, par la délégation aux droits des femmes au Sénat sur le thème « Être agricultrice en 2021 », Françoise Liébert a ainsi clarifié la position de l’État sur la question : « Le ministère de l’Agriculture est tout à fait favorable à ce qu’il y ait un report d’octroi de la DJA au-delà de 40 ans. D’autres pays de l’Union européenne y sont également favorables. Des discussions sont en cours auprès de l’Union européenne », a-t-elle ajouté.

La mesure permettrait ainsi à ceux qui entrent dans le métier après l’âge limite de 40 ans, de bénéficier aussi de l’aide européenne. La position ministérielle est cependant loin de faire l’unanimité.

La Coordination rurale et la Confédération paysanne approuvent

La Coordination rurale approuve et estime qu’il serait préférable de « parler de jeunes installés plutôt que de jeunes agriculteurs », a indiqué Natacha Guillemet, éleveuse en Vendée. Idem pour la Confédération paysanne qui a dit « réfléchir à un critère de modulation de la DJA réservé aux femmes, afin de faciliter leur accès dans le métier », a déclaré Céline Berthier, éleveuse en Ardèche.

FNSEA mitigée, JA opposé

Jacqueline Cottier, la présidente de la commission nationale des agricultrices de la FNSEA, s’est dite, quant à elle, « mitigée » : « L’investissement est un peu moindre à 45 ans qu’à 20 ans, il faudrait « proratiser » l’aide en fonction des investissements », a précisé l’éleveuse du Maine-et-Loire. Ce qui est déjà le cas.

De son côté, Jeunes Agriculteurs s’est dit totalement opposé à une DJA après 40 ans. Manon Pisani, membre du bureau de JA, s’est même montrée agacée : « Comme son nom l’indique, c’est une dotation au JEUNE agriculteur, donc réservée aux jeunes, a souligné l’éleveuse du Tarn-et-Garonne. Nous sommes conscients que les femmes s’installent peut-être un petit peu plus tard, et que ces femmes, il faut bien évidemment les accompagner. »

Trop vieux à 40 ans pour débuter en agriculture ?

« Mais accompagne-t-on pareillement quelqu’un à 20 ans que quelqu’un à 45 ans ? poursuit Manon Pisani. Je n’en suis pas sûre. Les objectifs sur une exploitation ne sont pas les mêmes à 20 qu’à 45 ans. À 20 ans, on s’installe pour faire carrière ; à 40 ans, on a déjà passé au moins 20 ans à faire autre chose… » La jeune femme a rappelé la priorité du syndicat, à savoir le renouvellement des générations. « Une parité parfaite » n’est pas la solution, a-t-elle poursuivi.

« Pour moi, la dotation au jeune agriculteur doit rester aux jeunes. » Quant aux difficultés plus prononcées pour les femmes d’obtenir au moment de leur installation des moyens financiers, notamment auprès des banques, Manon Pisani s’est adressée à ses aînées, sénatrices et syndicalistes, en disant : « Ne le prenez pas mal, surtout pas, mais le banquier est peut-être un peu plus frileux avec quelqu’un qui a 45 ans en face de lui qu’avec quelqu’un qui a 20 ans. »

Comment accompagner les moins jeunes

Annick Billon, présidente de la délégation aux droits des femmes au Sénat (UDI), a alors repris la parole : « On voit qu’il y a un regard un peu différent… Puisque sur la dotation au jeune agriculteur lorsque l’on a 20 ans, 40 ans c’est vieux, et lorsque l’on a 50 ans, 40 ans c’est jeune. Donc ça dépend d’où l’on se place. »

Puis s’adressant à Manon Pisani : « Concernant l’accès au financement, dans l’entrepreneuriat en général, il est beaucoup plus difficile pour les femmes que pour les hommes. C’est avéré. Et il est important de le rappeler. Vous faites partie de JA, vous avez une famille qui est déjà dans l’agriculture, vous avez, je dirai, le CV formidable, aussi peut-être, pour vous lancer dans cette activité… »

Malgré les oppositions, la mesure d’une dotation accessible après 40 ans pourrait être portée dans son rapport final par la délégation aux droits des femmes au Sénat qui poursuit son tour des auditions entamé en janvier, jusqu’à la fin de juin.

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« Rien ne bouge »

Marie-Pierre Monier, sénatrice de la Drôme (PS) et rapporteure de la délégation, s’est toutefois dite « déçue » lors de la conclusion de cette table-ronde sur l’installation des agricultrices. Le rapport de la mission Femmes et agriculture paru en 2017, auquel elle avait participé, recommandait déjà de rendre accessible la DJA aux plus de 40 ans.

« Nous l’avions soulevé, rappelle-t-elle. Les femmes rentrent tard dans le métier, peut-être après une reconversion, mais elles ont besoin d’aides. Il faut qu’elles puissent avoir accès à la DJA, je vois que ça n’a pas bougé. Si ni le statut, ni l’aide ne sont là, forcément, ça continuera à peser sur les installations pour les femmes. »

Rien n’a bougé en effet, ni même du côté du ministère de l’Agriculture malgré toutes ses velléités.

Rosanne Aries