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Les coûts de production flambent

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Charges  - Les coûts de production flambent
L’engrais azoté (ici un déchargement au port de La Pallice) voit son prix le plus augmenter parmi les engrais minéraux. © Claudius ThirietClaudius Thiriet

La hausse des prix affecte tous les postes de charges des exploitations agricoles, tant en production végétale qu’animale. Tour d’horizon.

C’est une flambée inédite que subissent, depuis quelques mois, les coûts de production des exploitations agricoles toutes productions confondues. L’indice mensuel des prix d’achat des moyens de production agricole de l’Insee n’a jamais été aussi haut. Il atteint 112,8 pour le mois de septembre 2021 et a augmenté de 11 % par rapport à septembre 2020.

Et cette situation cache de fortes disparités. Du côté des intrants, le prix des engrais et des amendements (payé par les agriculteurs) est celui qui a le plus augmenté, + 40 % sur un an, toujours d’après l’indice de l’Insee. Le coût de l’énergie et des lubrifiants, et de l’aliment des animaux, grimpent aussi. Les charges de structures ne sont pas en reste, avec une forte hausse des prix des matériels et des bâtiments d’exploitation.

Plusieurs facteurs expliquent la hausse du prix des engrais : les tensions sur le marché mondial des engrais, entre une demande soutenue et des disponibilités limitées chez les principaux exportateurs en lien avec la hausse du prix du gaz, mais aussi l’augmentation des coûts du fret.

D’après l’Insee, l’augmentation récente du coût des intrants n’est pas la même selon les postes de charge. ©GFA

Azote au plus haut

C’est l’azote qui progresse le plus parmi les engrais minéraux, or il est difficile de faire l’impasse sans impact sur le rendement des cultures. Cette hausse du prix des engrais azotés sur le marché de gros, évaluée à + 224 % par l’AGPB (Association générale des producteurs de blé) entre le 7 janvier 2021 et le 14 octobre 2021, « pénalise fortement la capacité de production des agriculteurs et leurs marges pour la prochaine campagne », s’inquiète Éric Thirouin, président du syndicat AGPB. « Les engrais représentent en général 42 % des coûts des intrants des céréaliers en France (34 % pour l’azote), explique Nicolas Ferenczi, responsable économie et affaires internationales à l’AGPB (1). A mi-octobre, ce chiffre a grimpé à 56 % pour l’azote. »

L’augmentation des coûts de production dépend bien sûr de la date d’achat de l’azote : si l’approvisionnement a eu lieu au début du printemps quand les prix étaient encore raisonnables, l’impact sera faible, mais pour ceux qui achètent en ce moment, l’ardoise va être beaucoup plus salée.

Par exemple, « le prix de la solution azotée est passé de 70 centimes l’unité environ à presque 2 euros aujourd’hui », chiffre Rémi Vanhaesebroucke, responsable marché agriculture à la chambre d’agriculture de la Marne. Il précise qu’en Champagne, « les producteurs utilisent surtout de la solution azotée, non stockable. Les achats se font donc en flux tendu auprès du distributeur, au prix du jour ». Selon ses calculs, le coût de production (charges en intrants) du blé était de 450 €/ha pour 2020-2021, dont 150 €/ha d’azote (apport de 200 unités). Sachant que les autres charges ne se sont pas réduites, ce coût de production flirte aujourd’hui avec les 750 €/ha ! L’ammonitrate est encore plus cher. « Le dernier apport avec de l’ammonitrate pour aller chercher de la protéine pourrait être remplacé par de la solution azotée », anticipe Rémi Vanhaesebroucke.

Autre solution : apporter des fertilisants organiques mais encore faut-il des disponibilités et avoir le matériel pour les épandre. Il appelle à la prudence quant aux besoins financiers à mobiliser pour 2022 : « Attention à ne pas être grisé par la forte hausse actuelle du prix des grains, car la facture des intrants, elle, restera. »

Du GNR à plus de un euro le litre

Après une flambée brutale de 17 % entre le 14 septembre et le 15 octobre 2021, le prix du GNR se stabilise depuis une quinzaine de jours. Mais cette accalmie de la flambée se produit à un niveau exceptionnellement haut, autour de 1,08 €/l pour une commande de 1 000 litres. Il y a un an, il était possible de remplir sa cuve de GNR pour 0,66 €/l.

Cette hausse arrive au plus mauvais moment, avec les chantiers de récolte et les semis d’automne.

La cause de cette flambée est à chercher du côté de l’Asie. L’économie chinoise n’arrive plus à produire suffisamment d’électricité avec ses centrales à charbon pour alimenter ses usines, qui doivent faire face à des coupures de courant. L’empire du Milieu cherche à diversifier ses approvisionnements et se tourne vers le pétrole, ce qui a pour effet immédiat de déstabiliser les marchés mondiaux en tirant le prix de l’or noir. Pour les agriculteurs français, la cuve de GNR n’est pas la seule impactée puisque la hausse de prix concerne­ aussi les lubrifiants et l’Ad-Blue.

Parmi les ressources d’énergie, le gaz est très utilisé en élevage avicole. « Nous avons subi une première hausse de 45 €/tonne au début du mois de novembre, sur un prix oscillant entre 720 et 760 €/t », rapporte Stéphane Dahirel, éleveur de poulets de chair à Lanouée (Morbihan), et président du groupement Gaévol. L’approvisionnement en gaz est réalisé pour le lot en cours. « On est obligés de faire un réassort pour les lots d’hiver. Nous craignons de nouvelles hausses de prix. » Et ce, d’autant plus que « pour assurer le respect des normes de bien-être animal et limiter le taux de CO2 dans les bâtiments, nous consommons davantage de gaz. On ventile beaucoup, et il faut chauffer ce flux d’air. »

En production porcine, c’est l’électricité qui est plébiscitée. « L’effet en cascade de l’augmentation du prix du gaz sur celui du kWh électrique peut sérieusement impacter les éleveurs porcins. 90 % d’entre eux sont en tout électrique », indique Michel Marcon, directeur technique à l’Institut du porc (Ifip).

Chez les ruminants aussi, les coûts de production sont à la hausse. « L’Ipampa (2) a progressé entre 10 et 11 % selon les productions, entre septembre 2020 et 2021 », relève Gérard You, responsable du pôle Économie des filières à l’Institut de l’élevage (Idele). La hausse de l’indice propre aux aliments achetés oscille entre 11,5 % en ovins viande et 13,6 % en brebis laitières.

En parallèle, les prix des productions ne permettent pas toujours de sauver les marges. En bovins allaitants, les cours des broutards se sont stabilisés et ne profitent plus de l’envolée des prix des jeunes bovins sur le marché européen. En veaux de boucherie, les records de prix atteints à cette période de l’année ne suffisent pas à calmer les inquiétudes. Le Syndicat de la vitellerie française estime une perte de 60 centimes par kg vendu pour un veau rosé clair O élevé en atelier.

Des marges rognées en élevage

En lait de vache, le prix réel du lait frôle 400 €/1 000 litres en septembre (+ 5,4 %/2020). Pour autant, sur douze mois glissants, « la MILC (3) s’établit à 91,3 €/1 000 l, soit bien en deçà de son niveau de l’an passé à pareille époque (- 8 €/1 000 l) et sous la moyenne 2007-2019 (99 €/1 000 l) », chiffre l’Idele.

Se pose alors la question de la prise en compte de l’évolution des coûts de production dans la rémunération des éleveurs. « La méthodologie de calcul des indicateurs de coûts de production en filière bovine validée par accord interprofessionnel prévoit une actualisation semestrielle à partir de l’indice Ipampa », renseigne l’interprofession du bétail et des viandes (Interbev).

Du côté des contrats laitiers, « rien n’oblige les parties prenantes à choisir la référence interprofessionnelle comme indicateur de coût de production », rappelle Jehan Moreau, directeur de la Fédération nationale des industries laitières. Il en va de même dans le cadre des négociations commerciales avec la grande distribution.

La Rédaction

(1) Les données de référence sont la moyenne par exploitation et par année moyenne 2013-2019 (exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéa­gineux), avec pour hypothèse que le coût de l’azote minéral correspond à 80 % de celui des engrais.

(2) Indice des prix d’achat des moyens de production agricole.

(3) Marge Ipampa lait de vache sur coût total indicé.

Les prix des matériels poursuivent leur course folle

L’indice Ipampa de l’Insee est formel : les prix des tracteurs ont augmenté de 4 points entre mai 2020 et septembre 2021, contre seulement 2 points sur une période équivalente en 2019-2020. Cette accélération de l’augmentation des prix concerne tous les matériels, en particulier ceux qui intègrent une grande proportion d’acier ou de caoutchouc, deux matières premières dont les cours ont flambé de plus de 100 % depuis l’été 2020. Pour l’acier, dont le coût de production est directement influencé par celui de l’énergie, la situation va encore s’aggraver pendant la période hivernale. Les matériels qui intègrent des éléments en polyéthylène comme les pulvérisateurs subissent aussi une très forte hausse (130 % en un an) puisque ces polymères de plastique sont produits à partir de pétrole. Les constructeurs, par la voix de leur syndicat Axema, prévoient une augmentation des prix de 5 à 10 % en 2021, par rapport à 2020. Pour Loïc Morel, président du Sedima, le syndicat des concessionnaires, la hausse sur le terrain peut atteindre 20 % chez certains constructeurs. Il constate que certains vont même jusqu’à imposer des hausses brutales de 8 % du jour au lendemain. Du côté des agriculteurs, c’est le fatalisme qui prime car tous savent bien que le prix des matières premières finira pas baisser mais que celui des matériels agricoles ne fera pas machine arrière.

Les prix des bâtiments flambent

La pénurie de bois et d’acier sur le marché mondial a entraîné une forte hausse des prix des bâtiments agricoles au cours des derniers mois. « Nous avions alerté le gouvernement dès ce printemps, souligne Jacques Charlery, de GIE Elevages de Bretagne. En ce qui concerne le bois, la flambée des prix est due aux États-Unis et à la Chine qui sont venus se fournir en Europe. » Les Américains rachètent à prix d’or le bois européen après la mise en place de barrières douanières vis-à-vis du Canada. Pour l’acier, la rareté est apparue après l’arrêt des aciéries au début de la crise du Covid. Le redémarrage s’est effectué progressivement. Des projets, dont les devis avaient été effectués sur des bases de tarifs d’avant crise ont pu voir leur montant s’envoler de 30 %, voire 40 %. Cela a pu donner lieu à des renégociations. « Pour autant peu de projets ont été annulés », constate Jacques Charlery. Dans certaines régions, la construction prévue a été reportée. « D’ici six mois, la situation devrait s’apaiser, estime Jacques Charlery. Les prix ne retrouveront toutefois pas les niveaux d’avant crise. » C’est l’avis de Jean-Paul Clerget, technicien chez Global élevage, qui observe une explosion des tarifs en 2021 des équipements pour l’aménagement intérieur des bâtiments. « Une barrière de 4 à 5 m qui valait 287 € en février s’affiche à 403 € aujourd’hui », constate-t-il.

Emeric Simon, céréalier à Châtonnay (Isère)

En voyant l’urée atteindre 800 €/t, Emeric Simon s’est félicité d’avoir anticipé ses achats auprès de sa coopérative Oxyane. « Au mois d’août, j’ai payé l’urée 405 €/t et l’ammonitrate 340 €/t. Ce sont des prix plus ou moins bloqués, avec une régulation en fin de campagne qui pourrait être de l’ordre de 20 €/t. Pour l’engrais complet (NPK équilibré 13-13-13), j’ai payé un prix ferme de 460 €/t. » A l’avenir, il prévoit d’utiliser plus d’engrais organiques : « Il y a une plate-forme qui vend du compost 6 €/t. Et au lieu de vendre ma paille à un éleveur comme j’en avais l’habitude, je l’échangerai contre du fumier. Je ne modifie pas mon assolement pour l’instant car j’espère que cette flambée ne va pas durer. Mais je vais optimiser les doses apportées. Je viens justement d’acheter un épandeur avec modulation de dose à la parcelle. » Sa principale crainte aujourd’hui est de ne pas être livré à temps. « Tous les engrais que j’ai commandés devaient m’être livrés en octobre, et là, [le 19 novembre], il y a zéro big bag chez moi, soupire-t-il. Et je n’ai aucune date de livraison annoncée… »

A une quarantaine de kilomètres, à Courtenay, Jocelyn Dubost, lui, n’a encore acheté aucun engrais minéral. « Vu les prix, j’ai décidé cette année de ne pas acheter de NPK, explique-t-il. Je vais le remplacer par du compost normé à 17,5 €/t. Pour l’urée et l’ammonitrate, je regarde les cours tous les jours en espérant que ça baisse. » Il a adapté son assolement, en remplaçant 10 ha de maïs par des céréales. « Cela me permet d’économiser sur les engrais, mais aussi sur le séchage et sur l’électricité consommée pour l’irrigation. Et cet hiver se posera peut-être la question de faire plus de soja, qui pousse sans engrais. Mais à condition que son cours se maintienne. » B. Lafeuille

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Cet article est paru dans La France Agricole

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