Atteindre 100 % de plastiques agricoles usagés recyclés et zéro déchets au champ. Telle est l’ambition de la filière de collecte des déchets de l’agrofourniture. Un impératif pour continuer à utiliser de manière pérenne les films en agriculture. Car la société accepte de plus en plus difficilement cette pollution. Avec le risque de plaintes de riverains d’agriculteurs sur ce sujet.

« Pour le grand public, le plastique devient un sujet sensible. C’est déjà le cas pour les produits phytosanitaires, juge Pierre de Lépinau, directeur d’Adivalor (1). Nous vivons une période de mutation. Les pouvoirs publics pourraient interdire l’enfouissement des films les plus souillés, comme ils prévoient de supprimer, au 1er janvier 2020, les couverts et contenants en plastique. »

Mais l’objectif du 100 % recyclé est toujours entravé par la décision drastique de la Chine, datant de juillet 2017, de ne plus importer de déchets en plastique, à partir du 1er janvier 2018. Soucieux de préserver la qualité de l’air et de l’eau, le pays est un gros consommateur de ces déchets. Il en incorpore dans des produits neufs et en importait 3 Mt en provenance d’Europe. Si la France avait déjà fait le choix de ne pas exporter ses déchets en plastique en Chine depuis la création en 2008 d’Adivalor, ce n’est pas le cas d’autres pays de l’UE. Si bien que cette dernière regorge de millions de tonnes de plastiques, notamment des films industriels, commerciaux et agricoles qui doivent être recyclés en Europe. Mais elle ne dispose pas de capacités industrielles suffisantes.

La fermeture, au printemps dernier, de l’usine de recyclage Sopave, installée en Aveyron - appartenant à Suez recyclage - n’arrange pas la situation. Selon la direction, elle a été motivée par « la dégradation économique dans le secteur du recyclage du film agricole et l’absence de perspectives d’avenir ». Plus de 10 000 tonnes de films agricoles, utilisés notamment en maraîchage et en élevage, devaient y être recyclées au cours de 2018.

Les recycleurs européens sont donc très sollicités et ils préfèrent s’approvisionner en films industriels plus propres et moins chers à recycler que les films de paillage usagés par exemple. Ces derniers présentent souvent un taux de souillure au-delà de 70 % (eau, déchets minéraux, organiques…). Il faut les laver, les broyer, ce qui est coûteux et contraignant.

« Effet boomerang »

« La filière agricole française subit la décision de la Chine de manière indirecte, et ce, malgré notre logique de contractualisation mise en place avec les industriels, insiste Pierre de Lépinau. C’est l’effet boomerang. » Alors que nous n’exportons pas de déchets en plastique vers l’Asie, nos films souillés et difficiles à recycler entrent en concurrence avec d’autres stocks de plastiques, industriels et commerciaux, accessibles à des prix bas. En effet, les cours des matières plastiques recyclées se sont effondrés, résultant du déséquilibre entre l’offre et la demande sur les marchés européen et français.

Conséquence : sur les 53 000 t de films usagés qui devraient être collectées en 2018, plus de 10 000 t (les plus souillées) seront enfouies. « Ce chiffre devrait atteindre 12 000 t en 2019 si la situation ne s’améliore pas et si la propreté n’est pas meilleure », s’inquiète Pierre de Lépinau. Une autre partie de ces 53 000 t sera stockée dans l’attente de capacités disponibles chez les recycleurs. Cette situation engendre une hausse du coût du recyclage, et donc de celui de la collecte. Par exemple, en salade (films de paillage en couleur), pour un taux de souillure inférieur à 60 %, le prix des frais complémentaires de traitement est passé de 20 €/t en 2017 à 95 €/t en 2018 (coût du nettoyage supplémentaire pour les rendre recyclables).

Pour des films présentant un taux de souillure supérieur à 60 %, le prix des frais complémentaires de traitement reste à 125 €/t (surcoût de la mise à l’enfouissement). À noter que ce taux de souillure maximum toléré sera ramené de 60 à 50 % dès le 1er janvier 2019. « Du fait de capacités de recyclage disponibles limitées et du coût trop élevé du nettoyage, il ne sera plus possible, en 2019, de recycler des films souillés à plus de 50 %, explique Pierre de Lépinau. Ce prix de revient est aujourd’hui trop élevé pour trouver preneur sur le marché. D’où l’envoi à l’enfouissement. »

Besoins financierscroissants

« Compte tenu de la baisse des prix de reprise des films usagés et de l’obligation de stocker, voire d’éliminer les plus sales, les coûts de collecte et de traitement augmentent de 20 à 30 % », chiffre, quant à lui, Bernard Le Moine, délégué général du CPA (Comité français des plastiques en agriculture). » Il est ainsi prévu une augmentation de l’écocontribution sur les films d’élevage et de maraîchage neufs. Elle devrait passer de 160 à 180 €/t de produit neuf pour ceux de paillage. Les discussions sont en cours pour l’élevage (80 €/t actuellement).

La pérennité de la filière passe aussi par une amélioration technique des produits usagés. Objectif : rendre les films plastiques agricoles à nouveau attractifs pour le recyclage. Notamment par la réduction du taux de souillure, grâce à une meilleure technique d’enlèvement du film de paillage dans le champ (lire encadré). « La technologie existe, mais elle est récente, poursuit Bernard Le Moine. L’enjeu est énorme : 1 000 t de films souillés à 70 % nécessitent pas moins de 150 camions pour le transport. Le même volume souillé à seulement 30 % en représente 50. »

Pour atteindre 100 % de plastiques agricoles usagés recyclables, il faut aussi que la demande en matière recyclée augmente rapidement. « Dans le cas contraire, il sera très difficile de convaincre les investisseurs de se lancer dans la création de nouvelles unités, indispensables pour absorber les flux existants, juge Pierre de Lépinau. Cela concerne la grande distribution, les professionnels du bâtiment, mais également les coopératives et négoces et les agriculteurs. »

L’objectif est d’avoir 25 % de granules recyclées incorporées dans des produits neufs, à l’horizon 2025. Contre 5 à 10 % aujourd’hui.

(1) Organisme en charge de la gestion des déchetsd’agrofourniture.