L’exploitation de Karim Elouali, située aux portes de Rennes, est aty­pique dans le paysage breton. Le céréalier exploite 140 ha en grandes cultures conduites en agriculture biologique. Après une dizaine d’années dans un Gaec laitier en Auvergne, Karim est revenu en 2013 sur les terres bre­tonnes de sa conjointe en reprenant les surfaces de sa belle-famille, exploitées en conventionnel. « Le système ne me convenait pas et j’ai commencé à me renseigner sur la bio », explique l’agriculteur.

Débutant en matière de cultures, il décide d’aller à la rencontre d’une vingtaine de producteurs de l’ouest en agriculture bio depuis vingt à trente ans afin de se nourrir de leurs expériences. Il démarre sa conversion en 2016. « La plus belle parcelle de blé que j’ai pu voir, et avec le meilleur rendement, était celle d’un voisin producteur laitier bio, raconte l’exploitant. Une rotation longue, des prairies, de la matière organique, c’est le nerf de la guerre. »

De l’Auvergne à la Bretagne

Il pratique ainsi une rotation longue de six à sept ans, dont trois à quatre à base de prairies multi-espèces (avec une majorité de légumineuses) ou de la luzerne associée à du trèfle, puis trois ou quatre années de cultures, selon le salissement. « Ces espèces en tête de rotation, qui restent quelques années en place, nettoient le sol et restituent de l’azote pour les cultures suivantes : un maïs ou un colza puis une céréale », explique Karim Elouali.

La couverture des sols l’hiver est systématique, avec une association céréale-légumineuse (avoine, phacélie, trèfle) pour le maintien de la fertilité et la gestion de l’enherbement. Les couverts sont enfouis au printemps. Viennent le sarrasin, et un mélange de triticale-pois pour recharger en azote avant une orge de printemps. L’exploitant choisit des cultures qui couvrent bien (méteil) et poussent très vite (sarrasin). « Je n’ai rien inventé, j’ai fait un copié-collé de ce qui fonctionne chez les agriculteurs que j’ai rencontrés », avoue-t-il.

Avoir un temps d’avance

Installé en plein cœur d’une zone d’élevage, il récupère du lisier de porc et échange de la paille contre du fumier de caprin. Selon lui, en bio, il est difficile de pratiquer sans matières organiques. Pour être efficace, il a investi dans différents outils : une herse étrille Treffler de 12 m commercialisée par Stecomat, une charrue 10 corps déchaumeuse Ovlac, etc. L’implantation est capitale. Karim pratique le labour : « Je laboure à 16-18 cm, c’est largement suffisant pour enfouir les débris à la surface et indispensable pour le passage avec les outils mécaniques par la suite. » Les semis se font avec des roulettes de rappui. Son credo : que la plante ait toujours un temps d’avance sur la mauvaise herbe. « Le désherbage mécanique est là pour ça », explique-t-il. Au fil du temps, les interventions sur les cultures se sont affinées : « J’ai diminué le binage des céréales au profit de passages plus précoces avec la herse étrille. » Pour l’orge, il passe par exemple la herse à J+4 pour griffer le sol en surface lorsque la graine a germé. Une grande partie des mauvaises herbes au stade filament sont supprimées. Il recommence à J+20 au stade 2 feuilles en passant très lentement (3 km/h) puis repasse à 4 feuilles. Le réglage doit être précis : « L’intérêt par rapport à une bineuse est que l’on travaille aussi sur le rang. » C’est l’orge qui va ensuite limiter la pousse des mauvaises herbes par étouffement.

L’herbe est vendue sur pied à des éleveurs. La luzerne, le trèfle et le maïs partent à la coopérative DeshyOuest (coopérative de déshydra­tation située à Domagné, à 4 km de son exploitation). Le blé tendre, les mélanges céréaliers (triticale-pois, triticale-féverole) et le colza sont livrés à l’Ufab (une filiale de la coopérative d’alimentation animale Le Gouessant, à 3 km). Enfin, l’orge et le sarrasin partent pour l’alimentation humaine.

La stratégie de l’agriculteur est basée sur la maîtrise des charges, avec une limitation des interventions : « Pour le sarrasin, je déchaume, je laboure, je sème. » Le maïs est plus contraignant, sa sole va être réduite au fur et à mesure. Le matériel est le plus souvent acheté d’occasion. La moisson et certains semis sont délégués à une ETA. Producteur de matières premières, Karim Elouali reste dépendant des coopératives : « Mon objectif est d’aller vers une meilleure valorisation d’une partie des produits de la ferme par la transformation. »

Isabelle Lejas