C’est un phénomène qui était assez peu documenté jusque-là mais qui bouleverse, pour certains, la définition même « d’agriculteur ». Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la sous-traitance n’a cessé de se développer dans le secteur agricole. Entre 2000 et 2016, le nombre d’exploitations qui y ont eu recours de « manière notable » a été multiplié par deux, pour atteindre 25 242 exploitations, soit 5,5 % de la production brute standard de la ferme France.

En parallèle, le nombre d’entreprises de travaux agricoles (ETA) et celui de leurs salariés ont très nettement augmenté. Entre 2004 et 2014, ils ont connu respectivement une hausse de leurs effectifs de 10 % et 73 %, pour atteindre, en 2016, le nombre de 14 022 ETA pour 96 452 salariés permanents et saisonniers. Ces chiffres proviennent de l’étude qui a été publiée en 2020 (1) par le ministère de l’Agriculture et cosignée, notamment, par l’économiste Geneviève Nguyen et le sociologue François Purseigle (lire leurs interviews ci-après).

Un marché de 4 milliards d’euros

Et à croire ces spécialistes, cette tendance devrait se maintenir dans les années à venir. Le contexte actuel y est en tout cas favorable. « Les incitations des politiques publiques pour une agriculture à bas intrants, le durcissement des normes environnementales, les préoccupations des agriculteurs pour l’environnement et leur santé, la multiplication des controverses et des conflits de voisinage en relation avec les travaux d’épandage et de traitements phytosanitaires, mais aussi les opportunités de marché offertes par le développement des démarches de qualité officielles (agriculture biologique) comme privées (« Zéro résidu de pesticides » par exemple) constituent autant de facteurs qui poussent aujourd’hui de plus en plus d’agriculteurs à déléguer des opérations qui requièrent un matériel, une qualification ou une technicité spécifiques », analyse l’étude précitée.

Les résultats du dernier recensement agricole décennal de 2020, qui seront publiés à la fin de l’année, devront confirmer cette tendance d’un marché qui pèse plus de 4 milliards d’euros. Un chiffre qui serait sous-évalué en raison des prestations réalisées par des exploitants agricoles qui ne seraient pas systématiquement déclarées et qui tirent les prix vers le bas. C’est ce que le président de la Fédération nationale des entrepreneurs des territoires (FNEDT), Gérard Napias, appelle « le jeu de la concurrence et des lois du marché ». En parallèle de cet essor, des plateformes numériques, comme Linkinfarm et d’autres, ont émergé pour faciliter la mise en relation entre les agriculteurs et les ETA.

Une gamme de services qui s’élargit

Mais la sous-traitance ne se réduit pas seulement aux travaux dans les champs. Les prestations proposées ont progressivement débordé sur des tâches administratives (déclarations Pac et fiscales notamment) et du conseil juridique, patrimonial, agronomique et stratégique (choix des assolements et des itinéraires techniques).

Des sociétés de services ont investi le créneau en conseillant des agriculteurs dans la gestion de leur ferme et en jouant le rôle d’intermédiaire avec les fournisseurs et les ETA. Ces exploitants leurs délèguent intégralement la gestion de leur exploitation ou d’une de leurs activités. C’est ce que propose la société Agriland dans le nord et l’ouest de la France depuis 2015 avec un coût de prestation de 50 à 90 euros par hectare + 5 à 8 % de la marge nette. Pilotée par deux GRCeta, Agridomaine propose, en Île-de-France et en Normandie, sensiblement la même prestation avec un tarif fixé en fonction du degré de service­ et du parcellaire (lire le reportage).

Ces déléguants…

L’étude identifie quatre profils types de ces exploitants déléguants. Le plus répandu est celui du chef d’exploitation en grandes cultures à la retraite qui n’a pas de repreneurs et préfère déléguer intégralement la gestion de sa ferme en attendant une hypothétique reprise.

Sans délaisser l’intégralité de la gestion de leurs fermes, des agriculteurs spécialisés en élevage choisissent, quant à eux, de sous-traiter tous les travaux des cultures pour se recentrer sur leurs animaux. C’est le cas d’Ambroise Lecleir. Après que son pulvérisateur a rendu l’âme, cet exploitant à la tête d’un élevage de 120 000 poules pondeuses a décidé de ne pas réinvestir et de déléguer le suivi et une partie des travaux sur ses 205 hectares de blé, de lin et de colza dans l’Eure. « L’idée était de me dégager du temps pour les volailles, tout en conservant des résultats techniques bons sur les cultures », explique-t-il.

Des petites structures de polyculture-élevage, gérées par des jeunes qui envisagent une sortie précoce du métier, font aussi le choix de sous-traiter les travaux de la plaine. Ils commencent par déléguer cet atelier avant de faire de même pour tous les travaux.

Certains ne préfèrent pas passer par ces étapes et sous-traitent intégralement la petite exploitation qu’ils ont pu hériter de leurs parents. Leurs motivations s’expliquent par la taille de la ferme, les incertitudes liées au revenu ou un manque­ d’attrait du métier.

… qui alimentent le débat du statut d’agriculteur

Lorsqu’elle est intégrale, cette délégation pousse certains à réclamer l’adoption d’un statut d’agriculteur professionnel, ainsi que d’une réforme du statut du fermage, jugé trop contraignant par certains propriétaires qui préfèrent déléguer que louer. C’est notamment le chemin pris par la FNSEA. D’autres, comme Benoît Grimonprez, professeur à l’Université de Poitiers et chercheur en droit rural, préfèrent plaider pour la mise en place d’un contrat spécial de prestations de services agricoles pour contenir certains abus. Mais pour François Purseigle, l’accent doit être mis sur les politiques en faveur de l’installation tout en orientant le développement de la sous-traitance plutôt que de la contraindre. Car elle permet, selon le sociologue, à des jeunes d’entrer dans le métier. Ce qui n’est pas sans intérêt eu égard au renouvellement des générations qui attend l’agriculture française. D’ici dix ans, les prévisions montrent que 50 % des chefs d’exploitations auront pris leur retraite.

Alexis Marcotte

(1) Geneviève Nguyen, François Purseigle, Julien Brailly et Bruno Legagneux, Sous-traitance et délégation du travail : marqueurs des mutations de l’organisation de la production agricole, Notes et études socio-économiques, n° 47, juillet 2020, Centre d’études et de prospective.

© Christian Watier
Interview
« Une vraie montée en compétences des prestataires » Geneviève Nguyen, économiste à l’institut national polytechnique de Toulouse

Les entreprises de travaux agricoles (ETA) se sont beaucoup développées ces dernières années, est-ce que le marché est saturé ?

Dans certaines régions, le marché est effectivement tendu. De nombreux acteurs sont en concurrence, dont notamment des agriculteurs qui développent eux-mêmes le travail à façon. Ils souhaitent parfois rentabiliser leur parc de matériels qui est surdimensionné et proposent alors de dépanner des voisins. Ils réalisent donc de la sous-traitance et ont tendance à tirer les prix vers le bas.

Rencontrent-elles d’autres difficultés pour exercer leur activité ?

Comme pour beaucoup de secteurs, les prestataires agricoles ont beaucoup de mal à recruter de la main-d’œuvre qualifiée, capable de conduire du matériel de plus en plus sophistiqué ou pour réaliser des tâches qu’ils ne proposaient pas avant.

Lesquelles ?

Des travaux spécialisés, tels que les semis directs, ou de conduire les chantiers avec des méthodes différentes, comme l’agriculture de conservation des sols. Il y a une véritable montée en compétences de la part des ETA. Elles deviennent aussi attractives aux yeux de certains agriculteurs lorsqu’elles sont dotées d’outils permettant de respecter les nouvelles normes de production qui nécessiteraient pour eux des investissements.

La prestation de travaux agricoles a donc de beaux jours devant elle ?

Selon l’Insee, le marché pèse actuellement plus de 4 milliards d’euros, même si je pense que ce chiffre est sous-évalué car beaucoup d’exploitants font de la prestation sans la déclarer. Le vieillissement de la population agricole et l’augmentation des contraintes réglementaires laissent penser que le recours à la délégation ne devrait pas diminuer. Il faudra bien que quelqu’un réalise les travaux des champs.

Propos recueillis par Bertille Quantinet

L’expert
« Le producteur de demain ne sera pas obligatoirement un chef d’exploitation » François Purseigle, sociologue à l’Institut national polytechnique de Toulouse

« Le développement de la sous-traitance est l’un des marqueurs de l’évolution de notre modèle agricole. Face à une profession incapable de se reproduire, les chefs d’exploitation sont de moins en moins nombreux et la nouvelle génération de producteurs comporte de plus en plus de nouveaux profils. Certains jeunes souhaitent reprendre la structure familiale sans conserver le modèle existant. S’ils gardent une activité à l’extérieur ou si leur conjoint ne travaille pas sur place, des choix de gestion s’opèrent. La délégation en fait partie. Les agriculteurs de demain ne seront pas uniquement des personnes qui endossent des responsabilités sur les fermes, ce seront aussi des salariés ou encore des collectifs de personnes qui souhaitent avant tout vivre de leur métier et mener à bien leur projet. On parle beaucoup de définir le statut de ce qu’est un agriculteur, alors que la profession reposera de plus en plus sur la main-d’œuvre salariée. Je pense que la nouvelle génération cherche avant tout un revenu et non un statut.

Le vrai enjeu est de savoir si la France est capable de maintenir le travail agricole, sous toutes ses formes. Il est primordial de renforcer les politiques d’installation mais aussi de mettre en place de vraies politiques d’insertion dans le salariat agricole. C’est un réel enjeu de durabilité, notamment à l’échelle de certains territoires où des outils industriels présents à l’aval de la profession menacent de ne plus fonctionner, faute de repreneurs sur les exploitations. »

Propos recueillis par Bertille Quantinet