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Accueillir les repreneurs non issus du milieu agricole

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© Jean-Pierre Amet

Leurs parents ne sont pas agriculteurs, mais ils se sont découvert une passion pour ce métier, souvent après une première vie professionnelle. Qui sont les « Nimas » et quelles fermes recherchent-ils ?

Le renouvellement des générations est un défi majeur pour le monde agricole. Six départs sur dix sont aujourd’hui compensés par une installation. Autrement dit, il y a une installation pour presque deux départs. Or, avec l’accélération prévisible des départs à la retraite dans les prochaines années - un tiers des chefs d’exploitations a plus de 57 ans, soit plus de 120 000 agriculteurs -, les statistiques risquent fort de ne pas s’améliorer ! Alors où et comment trouver les bras pour reprendre les fermes ? Les candidats non issus du milieu agricole, aussi désignés par l’acronyme « Nimas », seront-ils l’avenir de l’agriculture ?

Il va falloir compter avec ces nouveaux profils pour une question démographique d’abord : alors qu’en 1990, près de quatre élèves sur dix de l’enseignement agricole étaient enfants d’agriculteurs ou de salariés agricoles, ce n’est le cas que d’un élève sur dix actuellement, selon les derniers chiffres du ministère de l’Agriculture. Et ils sont nombreux parmi les quelques 21 000 personnes qui se renseignent aux Points accueil installation (PAI) chaque année. « Ils représentent 60 % des porteurs de projets », estime François-Étienne Mercier, vice-président de Jeunes agriculteurs (JA), responsable du dossier installation, qui voit « d’un très bon œil » ces candidats. « Nous sommes persuadés que nous allons relever le défi démographique avec ce nouveau public », affirme-t-il.

Des hors-cadre sans lien avec l’agriculture

Comment peut-on caractériser ces profils « hors du sérail » qui veulent faire de l’agriculture leur métier ? Une première définition évidente fait appel à la non-filiation : un Nima a ses deux parents qui ne sont pas agriculteurs et ne l’ont jamais été. Ils appartiennent de fait à la catégorie des « hors cadre familial » (HCF), lesquels s’installent sur une ferme indépendante de l’exploitation d’un parent jusqu’au 3e degré (oncle ou tante). Ainsi, un enfant d’agriculteur qui reprend la ferme d’un tiers est un HCF, mais pas un Nima.

Les Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam) les définissent, quant à eux, comme des personnes qui ne bénéficient pas de « facilités d’accès » pour s’installer : pas de transmission de savoirs par des liens familiaux, ni de connaissance du contexte agricole.

Un portrait-robot difficile à dessiner

L’Institut de l’élevage (Idele) a essayé d’en faire un portrait-robot, mais sans succès : « Il y a une trop grande diversité de profils, en termes de parcours, d’âges, de formation et de projets. Le terme de Nima est davantage un concept. Ce qui les caractérise, c’est justement leur diversité et leur hétérogénéité », explique Alizée Chouteau, co-auteur d’une étude de 2020 sur les Nimas en élevage (1). En revanche, les Nimas ont en commun un attrait pour le milieu agricole, qu’ils ont découvert par des connaissances travaillant dans l’agriculture ou le para-agricole, ou parfois à l’occasion de vacances à la campagne.

Pas facile donc de les ranger dans une boîte. Mais distinguer les « enfants d’agriculteurs » des autres est-il au fond pertinent ? Pas sûr, à en croire Fanny Forestier, en charge des installations à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. « C’est une information que l’on nous demande de tracer quand on reçoit des porteurs de projets au Point accueil installation. Mais avoir ou non des parents agriculteurs n’est pas fondamental. Qui demanderait à un coiffeur qui reprend un salon si ses parents étaient eux-mêmes coiffeurs ? » L’acronyme deviendrait même stigmatisant, en sous-entendant que le candidat n’est pas formé… Pour la conseillère, comme pour tous les experts interrogés, c’est plutôt la motivation et la formation du porteur de projet qui conditionneront le succès de son installation.

Un engouement accentué par le Covid

L’intérêt des Français pour l’agriculture semble avoir grandi pendant la crise sanitaire liée au Covid. En 2020, le nombre de porteurs de projets accueillis dans les PAI a bondi. Dans les départements normands, par exemple, près de 1 400 sont venus se renseigner, alors qu’ils étaient un peu moins de 900 en 2015. Parmi eux, 60 % de Nimas contre 50-55 % habituellement. « Après le confinement, nous avons été contactés par des personnes en quête de sens dans leur activité, avec des envies de reconversion professionnelle en agriculture », observe Christian Body, responsable d’équipe au service installation transmission de la chambre d’agriculture de Normandie. Toutes les personnes qui ont poussé la porte des PAI ne transformeront pas l’essai, mais les projets, même si certains étaient embryonnaires, indiquent des centres d’intérêts forts : un tiers était en production biologique, un tiers comprenait une activité de transformation et près de la moitié était en circuits courts.

Des reconvertis et des ruraux

« Quand on parle de Nimas, on pense d’abord à des gens plutôt urbains, bien formés et en reconversion professionnelle, explique Christian Body. Mais il y a aussi des personnes investies dans le monde rural, par leur formation ou leur expérience professionnelle. » Les premiers s’intéresseront surtout à des petites surfaces pour des projets de maraîchage, d’élevage de volailles ou de caprins, de plantes aromatiques. Attirés par la transformation et la vente directe, ils se concentreront près des centres urbains pour se rapprocher de la clientèle. Les seconds seront plus intéressés par des projets plus conventionnels et s’orienteront vers l’élevage bovins lait par exemple, observe le conseiller.

Autre caractéristique : les Nimas s’installent quelques années plus tard que les enfants d’agriculteurs, pointe l’Idele. Ils opèrent souvent une réorientation professionnelle autour de 35-40 ans (voire après 55 ans), pour chercher « du sens » et une reconnexion à la nature.

Les Nimas recherchent d’une part la polyvalence du métier et souhaitent d’autre part être leur propre patron, indépendants et autonomes. Ils mettent en avant la maîtrise de leur emploi du temps et la qualité de vie à la campagne.

Une étude du Civam d’Ille-et-Vilaine (2) de 2018 révèle aussi la volonté des Nimas de se soustraire aux circuits industriels classiques. L’étude pointe aussi le décalage entre les offres de reprise d’exploitations et les aspirations des porteurs de projet non-issus du milieu agricole.

Des attentes en décalage avec l’offre de reprise

En Ille-et-Vilaine où les fermes laitières représentent 50 % des exploitations, seuls 8 % des candidats Nimas souhaiteraient s’installer en élevage bovin laitier, alors qu’ils sont 40 % à être intéressés par le maraîchage et les plantes aromatiques. Un problème d’inadéquation entre l’offre et les projets, souligne Coline Sovran, du réseau Civam, qui propose « un accompagnement des cédants à la restructuration de leur ferme ». Ce décalage concerne aussi bien le choix de la production que la dimension de l’entreprise, observe Fanny Forestier, de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire.

Intégrer une société existante, même si cela est moins cher, est peu recherché : les Nimas ont davantage la volonté de créer une structure individuelle. Les petites surfaces de moins de 20 ha, très recherchées par ces candidats à l’installation pour des projets atypiques, sont particulièrement rares. Et quand elles sont disponibles, elles sont parfois boudées par les porteurs de projet, regrette Christian Body : « Certains ont un projet “rêvé”, où ils veulent créer leur structure à leur image. Ils ne souhaitent pas reprendre une activité déjà en place. Mais ils ne voient pas toujours que c’est très lourd et chronophage de mettre en œuvre l’atelier de production, la transformation et le développement d’une clientèle ! »

Lever les craintes des cédants

L’accès au foncier reste toutefois un obstacle pour les Nimas, qui ne bénéficient pas du « bouche à oreille » pour dénicher les opportunités. En parallèle des annonces et des offres du Répertoire départemental à l’installation (RDI), géré par les chambres d’agriculture, ils peuvent frapper aux portes de la Safer. En 2020, celle-ci a accompagné près de 1 000 premières installations hors cadre familial (contre 500 au début des années 2000), en leur attribuant 38 % des surfaces rétrocédées. « Les Nimas sont des candidats intéressants pour les cédants, estime Alizée Chouteau, de l’Idele. Ce sont des profils différents mais motivés, qui ont envie de découvrir et d’apprendre. Ils arrivent souvent avec des expériences et des compétences enrichissantes, et avec un regard extérieur et neuf. » Mais si la motivation est bien là, il manque parfois les bases, observe la conseillère : « Il leur faut gagner en pratique et les parcours purement scolaires ne suffisent pas. L’alternance et l’apprentissage sont des parcours de choix. »

Mais même bien formé, il n’est pas toujours aisé pour un candidat Nima de gagner la confiance d’un cédant. C’est ce que relève le Conseil économique, social et environnemental (Cese) dans son rapport « Entre transmettre et s’installer, l’avenir de l’agriculture », de 2020 : « Le cédant peut éprouver des inquiétudes sur le devenir de l’exploitation, liées par exemple à des méthodes nouvelles susceptibles d’être mises en œuvre par son successeur. » Pourtant, un projet novateur d’un Nima n’est pas forcément fantaisiste ou fragile : « La réalité économique du projet fera loi, estime Christian Body. La banque fera le tri et ne financera pas un dossier risqué. »

Parfois les réticences sont indépassables : pour les personnes n’ayant jamais rencontré de Nima, la perspective de leur transmettre l’exploitation est inenvisageable par crainte d’échec, pointe une seconde étude du Civam d’Ille-et-Vilaine (3). Le statut de Nima paraît, à lui seul, insécurisant, poursuit l’étude : les futurs cédants sont d’ailleurs plus ouverts au changement de production que sur le profil du repreneur. « Les Nimas doivent faire doublement leurs preuves », observe Alizée Chouteau. Pour s’entendre, cédants et Nimas doivent apprendre à s’apprivoiser. C’est en favorisant les échanges et les rencontres entre cédants et repreneurs, encourage le Cese, « que d’éventuelles incompréhensions peuvent disparaître. »

par Sophie Bergot et Alessandra Gambarini

(1) Les personnes non-issues du milieu agricole : le futur du renouvellement des générations en élévage ?, Idele, 2020.

(2) Analyse des freins à l’installation en élevage bovin lait des personnes non issues du milieu agricole, Civam 35, 2018.

(3) Les éléments influençant les futurs cédants dans la perception de la transmissibilité de leur ferme laitière, Civam 35, 2018.

Faire connaître les métiers de l’agriculture et de l’élevage

Il faudra des bras pour prendre la relève. Or, pour attirer de nouveaux profils, il faut d’abord communiquer. C’est l’objectif du site devenir-eleveur.com, créé en 2017 à l’initiative de la Confédération nationale de l’élevage (CNE), qui regroupe les organisations professionnelles de l’élevage de ruminants lait et viande. « On fait les métiers que l’on connaît dans sa famille ou dans son entourage, explique Alizée Chouteau, de l’Idele, animatrice du site. Or le contact se perd avec la société, de plus en plus déconnectée du milieu agricole. Il s’agit aussi de faire tomber certains préjugés, qui renvoient l’idée de métier difficile et mal payé. »

Alors pour « donner le déclic », la filière aimerait compter sur les conseillers d’orientation des lycées ainsi que les prescripteurs de formations et d’emplois.

Avec le même espoir de faire naître des vocations et d'attirer les jeunes, le ministère de l’Agriculture a lancé, en janvier 2021, une campagne de promotion des métiers du vivant : #LesEntrepreneursDuVivant

Témoins
« On est venu me chercher » Rémy Faucheux et Florian Sablé, éleveur allaitant en bio à Bourgneuf-la-Forêt (Mayenne)

À 28 ans, Florian était bien lancé dans sa vie : un emploi intéressant de chef d’équipe dans une entreprise paysagiste à Laval (Mayenne), l’achat d’une maison, un projet de famille… Tout était sur des rails jusqu’à la question de son ami d’enfance, Julien : « Mon père part à la retraite dans deux ans. Pourquoi tu ne reprendrais pas la ferme ? » Pris au dépourvu, Florian décline : « J’ai écarté immédiatement cette idée… Mais elle m’a tourné dans la tête », avoue-t-il.

Transmission du savoir

Quelques mois plus tard, il rencontre le futur cédant, Rémi Faucheux, et se renseigne. L’élevage des bovins en bio lui plaisait - toutefois « si ça avait été en conventionnel j’aurais dit non » - ainsi que la possibilité de développer de la vente directe. Ce nouveau projet l’attire de plus en plus. Il met en balance les avantages et les inconvénients du salariat, avec les possibilités de ce changement de vie : « J’y voyais davantage de liberté dans la gestion de mon temps et une meilleure qualité de vie. Et j’avais envie d’être mon propre patron. »

Une première étude économique avec l’Afoc 53 confirme la faisabilité de l’entreprise. Les dés sont lancés. Florian avertit son employeur de son prochain départ : « Je n’étais pas bien à l’aise car il comptait sur moi… Mais il a très bien réagi et m’a libéré du temps pour mes démarches d’installation. » Avec déjà un BTS « Gestion et protection de la nature » en poche, Florian poursuit le parcours avec la chambre d’agriculture pour bénéficier des aides à l’installation.

De son côté, Rémy Faucheux, qui envisageait de prendre sa retraite pour carrière longue dès 60 ans, était prêt à patienter pour permettre à un jeune de s’installer : « Ce qui comptait pour moi c’est que la ferme continue en bio et ne parte pas à l’agrandissement », explique l’ancien éleveur, qui louait l’ensemble de son foncier de 60 ha. Il avait essayé de trouver un repreneur, mais sans succès. Aussi, quand Florian s’est engagé à reprendre, il a tout fait pour l’aider et sécuriser le foncier. Il lui transmet aussi le maximum de son savoir, lors d’un stage de parrainage de 8 mois en 2020. En janvier 2021, Florian signe un bail de carrière sur 50 ha et s’installe, en rachetant du matériel et le cheptel. Les rouges des prés sont remplacées par des salers. La vente à la ferme et sur les marchés, à grand renfort de communication (1), fonctionne au-delà de ses espérances. Rémy, qui habite à 400 mètres de la ferme, est souvent mis à contribution pour surveiller le troupeau, ce qu’il fait très volontiers : « Ça faisait partie du deal, sourit Florian. J’ai besoin de son expérience et de son œil d’éleveur. »

(1) Plus sur www.aux-bons-vivants.fr

Témoins
« Mieux vaut une personne vraiment motivée que très formée » Léa Parsy et Julien Le Roy (à droite) associés en Gaec ovins lait à Creissels (Aveyron)

En 2018, Léa Parsy et son conjoint (à g. sur la photo), associés en Gaec en production ovins lait, se sont lancés à la recherche d’un troisième associé pour remplacer son père (au centre), parti à la retraite. « On n’était pas exigeants, confie Léa. Parfois, il vaut mieux une personne vraiment motivée que très formée. » Au même moment, Julien Le Roy, ancien éducateur sportif de 37 ans, change de voie et entame un BPREA (1) : « Mes grand-parents étaient dans l’agriculture, je m’y étais toujours intéressé de loin. » Au cours de sa formation, Julien réalise deux mois et demi de stage sur l’exploitation de Léa. Puis ils signent un contrat de parrainage, appelé aussi Contrat d’emploi formation installation (Cefi), avec l’appui de la chambre d’agriculture d’Occitanie.

« Cela nous a permis d’apprendre à nous connaître et à travailler ensemble », explique Léa. « J’ai vu que l’exploitation collait avec mon idée et mes projets, confie Julien. On a souhaité poursuivre pour mon installation. » Une nouvelle arrivée qu’il faut préparer tant au niveau matériel qu’organisationnel. « J’ai mon logement à quelques mètres de la ferme, c’est un atout pour me rendre au travail », souligne-t-il. En octobre prochain, Julien rejoindra officiellement le Gaec en tant qu’associé.

Un parrainage en vue de s’installer

En 2020, la chambre d’agriculture d’Occitanie a conclu 104 Cefi. « Environ un contrat sur deux se solde par une installation », indique Samia Lay, chargée de mission. Ce parrainage permet aux porteurs de projets ayant une formation agricole minimale et désirant s’installer hors-cadre familial, de se tester durant une période de trois à douze mois, avec une rémunération et une couverture sociale financées par le conseil régional ou Pôle emploi.

(1) Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole.

« Des candidats comme les autres »

« Les Nimas sont des candidats à l’installation comme les autres », martèle François-Étienne Mercier, vice-président JA en charge de l’installation. Pour le syndicat, l’accompagnement humain et technique existant ne doit pas différencier le Nima d’un autre porteur de projet, quel que soit son profil, son âge ou sa production. « Le parcours à l’installation est ouvert à tous. Cependant, nous restons extrêmement vigilants sur la professionnalisation de ces nouveaux profils. L’installation nécessite des connaissances solides. » Le syndicat mise sur la création de Points accueil formation installation transmission, réunissant l’ensemble des structures d’accompagnement, comme porte unique du parcours.

De son côté, le pôle Inpact (1) demande une modification de la formation et des dispositifs d’accompagnement. « L’installation progressive, pourtant très adaptée aux Nimas en reconversion, est peu développée lors du rendez-vous au PAI », explique Coline Sovran, du réseau Civam. Inpact milite pour une aide « nouvel installé » jusqu’à 50 ans - au lieu des 40 ans actuels - et pour la création d’une aide forfaitaire de 14 000 € dédiée aux Nimas, comme « outil de sécurisation au démarrage » et « aide à l’activité ».

Le parcours à l’installation pâtit d’une mauvaise image, observe Christian Body, de la chambre d’agriculture de Normandie, qui a constaté une diminution des installations aidées depuis la réforme de 2015. Mais les nouveaux textes sur les conditions de contrôle et d’avenant du printemps 2020, apportant davantage de souplesse, devraient convaincre les jeunes de demander les aides, espère le conseiller. D’autant que le jeu en vaut la chandelle, car outre la DJA (32 000 € en moyenne en 2019), les jeunes installés bénéficient d’avantages fiscaux et de bonus dans les aides aux investissements.

(1) Accueil paysan, L’Atelier paysan, Réseau Civam, Fadear, InterAfocg, Mouvement interrégional des Amap, MRJC, Nature & Progrès, Solidarité paysans et Terre de liens.

Si la moitié des exploitations d’Ille-et-Vilaine sont des élevages bovins laitiers, très peu de Nimas s’y intéressent, constate le Civam. © Jean-Pierre Amet
Témoins
« Je me suis lancée à presque 50 ans » Karine Pillon (à gauche) succède à Colette Defrancq en production maraîchère à Mont-Notre-Dame (Aisne)

Karine Pillon vient d’avoir 50 ans. Elle a quitté, en juillet 2021, son poste à l’Éducation nationale et est maintenant à la tête de son exploitation maraîchère à Mont-Notre-Dame, près de Soissons (Aisne). « Je ne trouvais pas que des produits de bonne qualité sur le marché, ça m’a donné envie de me lancer », explique-t-elle. Mais le chemin vers l’installation n’a pas été simple pour elle qui en rêvait depuis déjà plusieurs années, sans posséder aucune attache avec le monde agricole.

Réseau de commercialisation

En 2019, après un projet d’installation avorté et plusieurs expériences dans le maraîchage, c’est au détour du marché de Reims que Karine rencontre Colette Defrancq. Fille d’agriculteur, reconvertie au maraîchage sur un peu moins d’un hectare après trente-cinq années de carrière passée, elle aussi, dans l’Éducation nationale. « Lorsque j’ai repris des terres en 2015 pour m’installer, j’avais déjà dans l’idée de transmettre la ferme dans les cinq ans », raconte Colette. Une aubaine pour Karine.

La rencontre se solde par une proposition de reprise. Dès novembre 2019, les deux femmes commencent à travailler ensemble. « Au début, Karine était comme une stagiaire puis elle a gagné en autonomie sur la production et les débouchés. Elle m’a aussi proposé de nouveaux projets », explique Colette. En parallèle, Karine quitte son emploi, trouve un logement proche de sa future exploitation et entame le parcours à l’installation sans être éligible aux aides nationales à l’installation, réservées aux moins de 40 ans. « C’était confortable pour moi d’avoir Colette, souligne-t-elle. Elle est restée sur l’exploitation pendant que je travaillais à côté. J’ai aussi pu profiter de son réseau pour la commercialisation. » Un réseau que la nouvelle installée compte bien développer en lançant prochainement un atelier de poules pondeuses.

Témoins
Des « reconvertis » à une meilleure qualité de vie Yanis Irhir, Damien Vivier et Catherine Cesbron (de gauche à droite), associés du Gaec Pachamama à Dénezé-sous-Doué (Maine-et-Loire). 87 ha de cultures diversifiées en bio (céréales, légumes secs, pommes de terre) et fabrication de farine et pain.

Ils sont trois, bientôt quatre. Aucun ne se connaissait. Leur association est le fruit du hasard ou plutôt de la chance, racontent-ils.

Tout a été rendu possible par Philippe Thomas, aujourd’hui retraité, pionnier de la bio (converti en 1989) et paysan- boulanger depuis 2007. Désireux de transmettre son savoir comme sa ferme, il ouvre ses portes à Catherine en 2012. « C’était une opportunité, se souvient-elle. Nous étions voisins et je venais de quitter mon poste en sélection variétale. C’est tombé au bon moment. »

Yanis les rejoint six ans plus tard, en 2018. Ce petit-fils d’agriculteur connaît bien Philippe, un ami de la famille. Diplômé de l’école d’ingénieur en agriculture de Purpan en 2007, il a d’abord roulé sa bosse au Chili et en Sierra Leone avant de se lancer avec un copain dans la fabrication de pain près de Bordeaux. Encadrés par une pépinière d’installation, les deux jeunes testent leur idée pendant deux ans. Mais leur entente se détériore et Yanis quitte l’aventure. Sa passion n’est toutefois pas entamée : « Je voulais être paysan-boulanger, avec une exigence technique (1). » Il se tourne alors vers Philippe et Catherine et reste un an en stage de parrainage avant de rejoindre le Gaec.

Paysan-boulanger

Le départ à la retraite de Philippe approchant, le trio se met en quête d’un nouvel associé. Damien saura saisir la perche. Pour cet ingénieur en conception mécanique, le choix de l’agriculture n’avait rien d’évident. Ce fut plutôt un « glissement » qui a commencé par une prise de conscience de son alimentation et une découverte, d’abord dans les livres, de l’agriculture bio. Cadre dans l’aéronautique à Toulouse depuis 2007, il sent qu’il ne sera pas heureux toute sa vie derrière un ordinateur. Après dix ans entrecoupés d’une année sabbatique, il se cherche un autre avenir. Il se renseigne, fait des stages en menuiserie, en maraîchage, avant sa rencontre décisive avec un paysan-boulanger dans l’Orne. « Ça avait du sens et on pouvait en vivre. »

Il se lance et, en 2018, suit un BPREA en cours du soir. « Je n’avais pas de projet précis, personne ne m’attendait mais j’avançais ! » Jusqu’à ce qu’il tombe, sur internet, sur l’annonce du Gaec. Il va voir et le courant passe. En 2019, il quitte Toulouse avec femme et enfant pour un an de stage de parrainage. L’année suivante, il rachète les parts de Philippe. À cette occasion, la Safer leur attribue 23 ha, portant la surface du Gaec à 89 ha.

Du travail en plus en perspective, qui permettra d’accueillir une quatrième associée, Mathilde, 29 ans, ergothérapeute dans une première vie.

Les associés prélèvent 1 500 € par mois, ne travaillent pas les week-ends et prennent six semaines de vacances par an. À quatre, ils pourront augmenter leur temps libre.

(1) Il est co-auteur de Paysans-boulangers, le guide (très) pratique, aux éditions La France agricole.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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