Quel est le point commun entre le retour de compteurs à aiguille sur des Peugeot 308, les rayons de nains de jardin vides dans les magasins spécialisés et les retards qui commencent à s’accumuler sur les livraisons de matériels agricoles ?

Tous subissent les conséquences de pénuries sur les matières premières et d’une forte tension sur le fret maritime. La principale responsable de la situation est la crise sanitaire, qui a modifié les habi­tudes de consommation, paralysé certaines usines et provoqué un boom de reprise dans certaines zones du globe. Mais le coronavirus n’est pas le seul coupable.

Très rares semi-conducteurs

Ainsi, un seul porte-conteneurs bloqué dans le canal de Suez, fin mars 2021, a suffi à paralyser 10 % du fret maritime mondial, déjà en tension. Et tous ces événements surviennent alors que la plupart des industriels ont adopté la technique du « zéro stock » depuis une dizaine d’années et travaillaient déjà en flux tendu.

La situation la plus préoccupante est celle des semi-conducteurs. Cette catégorie comprend des matériaux (dont le silicium) et par extension les composants électroniques qui sont produits avec, dont les puces qui équipent tous les appareils capables de stocker, capter ou traiter une donnée. Avec plusieurs milliards d’individus confinés sur la planète depuis mars 2020, les ventes d’ordinateurs portables, de smart­phones et de consoles de jeux ont explosé. Au niveau mondial, les ventes de PC ont bondi de 52 % en un an, selon le cabinet d’études Gartner.

Le marché des semi-conducteurs est aussi un enjeu géopolitique majeur. En effet, les principaux producteurs sont basés à Taïwan (TSMC), en Corée du Sud (SK Hynix et Samsung) et aux États-Unis (Intel). L’Europe ne possède que peu d’entre­prises dans ce secteur et a tout misé sur la recherche, choisissant de produire à l’étranger, comme le Néerlandais NXP, qui assemble ses puces au Texas.

« Sous la menace de sanctions américaines et compte tenu du contexte tendu avec Taïwan, plusieurs géants chinois comme Huawei ont fait des stocks importants en 2020, qui ont créé une sur-demande », analyse Jean-Chris­tophe Eloy, P.-D.G. du cabinet Yole Développement, spécialisé dans les semi-conducteurs. Ajoutons à cela la paralysie totale de l’usine NXP en février en raison du vortex polaire qui s’est abattu sur le Texas, et tous les ingrédients étaient réunis pour provoquer une crise.

Recherche conteneurs désespérément

La pénurie de ces puces de quelques centimètres a suffi à mettre à genoux toutes les industries de biens manu­facturés, qui ont besoin de ces éléments pour équiper les ordinateurs de bord ou même un simple compte-tours numé­rique.

Les constructeurs automobiles, par exemple, qui ne font tourner leurs usines que lorsqu’il y a suffisamment de composants, envisagent de revenir à des solutions plus simples, comme les tableaux de bord à aiguille, pour débloquer la situation. La promesse de TSMC et Intel d’ouvrir de nouveaux sites pour accroître leur production ne permettra pas de résoudre la pénurie avant au moins 2023, selon le cabinet Gartner, en raison notamment de l’approvisionnement difficile en machines-outils.

Filets, ficelles et films plastique pourraient venir à manquer rapidement en raison de tensions sur l’approvisionnement en matières plastiques. © Krone

À la difficulté de produire s’ajoute celle de livrer les clients, surtout lorsqu’ils se trouvent sur un autre continent. Le blocage du canal de Suez a fortement réduit la cadence des livraisons de composants et produits manufacturés asiatiques, mais ce n’est pas la seule épine dans le pied du fret maritime. En effet, depuis 2020 une nouvelle réglementation frappe les navires à desti­nation de certains pays et les oblige à procéder à une fumigation de chaque conteneur contre la punaise asiatique, un insecte inoffensif pour l’homme mais dangereux pour les cultures. Cette opération, suivie d’un vide sanitaire, immobilise les conteneurs pendant une à deux semaines et augmente la difficulté de trouver ces précieux caissons.

Enfin, le rebond spec­taculaire du trafic commercial transpacifique ajoute à la tension générale et contribue à faire flamber le prix du conteneur, qui a été multiplié par quatre entre juillet 2020 et février 2021. Il faut désormais réserver son conteneur cinquante jours à l’avance, au lieu de dix en temps normal.

Panique sur le plastique

La pénurie de matières premières qui pourrait toucher le plus rapidement les agriculteurs français est celle qui concerne les plastiques. La flambée du prix des monomères comme l’éthylène (+ 45 % en un an) se répercute naturellement sur celle des polymères. Le prix du polyéthylène a ainsi augmenté de 121 %, en raison notamment d’un grand décalage entre une offre restreinte et une demande en explosion. Cette situation va avoir un impact direct sur les chantiers de fenaison et de paille, puisque le polyéthylène et le polypropylène sont les composants principaux des ficelles, filets et films agricoles.

Au-delà de l’envolée du prix, c’est la sécurité de l’approvisionnement qui pourrait être remise en question. Mieux vaut donc être prudent et bien s’assurer de la disponibilité des bobines et rouleaux auprès de votre fournisseur. Il faut noter que ces polymères représentent 10 % des matières premières d’un tracteur.

Usines au ralenti

Une chose semble acquise toutefois : les délais de livraison des matériels vont très rapidement s’allonger. Car à la pé­nurie de semi-conducteurs, polymères, verre et bois s’ajoute une crise sans précédent sur le marché de l’acier. Les difficultés se sont matérialisées lorsque Fendt a annoncé l’arrêt de ses usines de tracteurs et de cabines pour dix jours fin avril, mettant en cause une pénurie de moules en fonte, mais partout en Europe des usines de matériels agri­coles tournent au ralenti, faute de composants ou de pneumatiques.

Au-delà de l’allongement des délais, c’est aussi l’évolution du prix du matériel qui inquiète. Les aciers HRC et CRC, qui entrent dans la construction des tracteurs et machines agricoles, ont augmenté de 80 % par rapport à mars 2020, On peut parier que dans quelques mois, une partie de cette hausse se répercutera sur vos matériels. Affaire à suivre !

Corinne Le Gall