Quel que soit le prochain Premier ministre, il se verra confier la planification écologique. Le président de la République Emmanuel Macron l’a promis dans son discours de campagne le 16 avril 2022 à Marseille, reprenant ainsi une part du programme de Jean-Luc Mélenchon.

Mais qu’est-ce que la planifiaction écologique ? Une révolution ou juste un nouvel habillage ? En quoi cela peut-il toucher les agriculteurs ? Un des défenseurs de cette notion répond à La France Agricole : Pierre-Marie Aubert, enseignant à SciencesPo et AgroParisTech est directeur du programme Agriculture et alimentation au sein du laboratoire d’idées Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales).

Qu’est-ce que c’est, la planification écologique ?

Sous le nom de planification écologique, on signifie la volonté de rénover les instances de gouvernance autour de quatre points incontournables : partager des objectifs de long terme, programmer l’investissement public dans ce sens, embarquer les acteurs, créer de la contrainte collective.

Souvent, il manque un élément. Par exemple, le plan Ecophyto n’a pas su créer de la contrainte. Quinze ans après sa création, il n’a pas atteint ses objectifs et puis quoi ? Aucune conséquence. C’est l’ensemble de la méthode que résume le terme planification écologique.

Est-ce seulement une méthode de gouvernance ou englobe-t-elle ses objectifs, et ressemble plutôt à un moyen de faire passer la pilule ?

La méthode de la planification écologique n’enferme pas en elle-même son processus. Tout au long, il est possible de négocier et, surtout, d’agir là où c’est possible. Il peut y avoir des désaccords persistants mais on doit pouvoir agir sans regret sur certains points. Les objectifs se déterminent pour chaque dossier. Ce qui est sûr, c’est que l’objectif supérieur de très long terme est bien celui de la neutralité carbone en 2050.

Pourquoi la méthode n’est-elle pas déjà mise en œuvre partout ?

L’Iddri travaille déjà avec des acteurs économiques. En agriculture, on se heurte à des controverses dès le stade des objectifs de long terme. Par exemple, tous les modèles qui visent la neutralité carbone en 2050 disent qu’il faut réduire le cheptel. Mais on n’arrive pas à en discuter publiquement. Pour l’instant, nous devons créer les conditions d’un dialogue pour dénouer cet aspect central.

Comment verriez-vous la planification écologique dans ce cas ?

J’y vois quatre enjeux. Le premier, que faire des « actifs échoués », c’est-à-dire des élevages qui verront leur cheptel réduit. Le ministère de l’Agriculture des Pays-Bas a pour mission de réduire d’un tiers le cheptel du pays. Énoncé comme ça, c’est radical mais le pays préfère choisir sa sobriété, pour décider comment la gérer, plutôt que subir une décroissance forcée par le changement climatique.

Le deuxième enjeu, c’est d’accompagner les investissements nouveaux avec de l’argent public efficace : si on veut réimplanter des élevages en plaine, il faudra que les pouvoirs publics favorisent l’installation des vétérinaires, des abattoirs, des laiteries… dans des régions qui n’en accueillent plus depuis longtemps.

Le troisième enjeu, la mobilisation des acteurs, ne peut venir qu’après les deux autres. Et il nécessite des réels moyens pour construire le dialogue.

Enfin, la question des contraintes suscite a priori des réticences mais les agriculteurs peuvent les accepter à condition qu’il existe un contrat de transition clair garanti par les pouvoirs publics. Par exemple, si on demande aux agriculteurs d’allonger leurs rotations, il faut leur fournir les conditions de la diversification des cultures pour qu’ils en dégagent du revenu.

Qu’est ce que le Premier ministre devra changer ?

S’il reçoit la mission de la planification écologique, le Premier ministre devra revenir sur le type de cogestion que nous connaissons actuellement. Je pense que, dans un premier temps, il devra réécrire la réponse du ministre de l’Agriculture aux critiques de la Commission européenne sur le plan stratégique national.

Mais, finalement, la planification écologique ne ressuscite-t-elle pas le commissariat général au plan, qui est mort de son excès de technocratie ?

Il faut distinguer le Commissariat au plan de son successeur, la Datar (1). Cette dernière n’avait pas d’incarnation politique et elle était éloignée des acteurs. Alors que le plan, lui, était incarné par son président Jean Monnet et travaillait avec les acteurs de terrain, notamment la Jeunesse agricole chrétienne (JAC). Il y avait au Plan beaucoup plus que la vision technocratique. En quelque sorte, il faut réinventer maintenant la modernisation de 1962 (2).

Propos recueillis par Éric Young

(1) Le Commissariat général au plan est une institution publique française qui, à partir de 1946, était chargée de programmer la relance économique après la guerre par une succession de plans à cinq ans (jusqu’en 1993). Ses fonctions ont été progressivement reprises par la Direction à l’aménagement du territoire (Datar), créée en 1963.

(2) Présentées par Edgard Pisani, ministre de l’Agriculture, les lois d’orientation agricole de 1960 et 1962 ont créé la plupart des structures agricoles encore en activité (Safer, contrôle des structures, etc.).