Pourquoi avoir choisi les négociations commerciales, un sujet plutôt technique qu’on ne s’attend pas à retrouver au cinéma ?

En 2019, j’ai été sollicité en tant que comédien pour assurer une intervention théâtrale lors d’un séminaire annuel d’acheteurs d’une enseigne de la grande distribution. Ils étaient des centaines. Je ne savais pas à quoi m’attendre et je n’ai pas été déçu. L’un des dirigeants a introduit la séance en leur demandant qui étaient les « requins » et qui étaient les « requins tueurs », en précisant ensuite qu’il ne voulait que des « requins tueurs ». La journée s’est poursuivie sur le même registre. « Il y a les chiens qui aboient et les chiens qui mordent. Si un fournisseur sort de négociation avec le sourire, c’est que vous avez mal fait votre travail. » Je n’avais jamais entendu de discours aussi durs et violents que ceux-là. Ça a éveillé ma curiosité et j’ai commencé à me renseigner sur le sujet. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte qu’il y avait des éléments de cinéma intéressants pour faire de la dramaturgie, avec des conflits, des personnes en situation délicate, voire des enjeux de survie. Cela m’a décidé à écrire un film.

Il y a une certaine opacité sur les coulisses de ces négociations commerciales. Ne fut-ce pas trop difficile de se documenter pour écrire une histoire la plus réaliste possible ?

Oui, cela a été difficile, effectivement. J’ai été confronté à une certaine omerta. Au début, les gens que j’interrogeais ne voulaient pas trop m’en parler. J’ai réussi à recueillir des témoignages de fournisseurs — des PME, des éleveurs — et, du côté de la distribution, d’acheteurs en poste qui ont préféré rester anonymes. L’un d’eux m’a expliqué, en ces termes, qu’il avait dû « assassiner » une PME sous la pression de sa hiérarchie, qu’il n’en avait pas dormi de la nuit et que, le lendemain, il fallait retourner au boulot. On m’a décrit un système qui dépasse même les gens qui sont dedans. J’ai aussi échangé avec des spécialistes très impliqués sur ce sujet, comme Olivier Mevel [maître de conférences spécialiste du commerce et de la distribution, NDLR].

« La guerre des prix », dans le secret des box de négociations (16/03/2026)

Pourquoi avoir choisi de mettre en avant la filière laitière ?

La filière laitière est pour moi assez symbolique de l’agriculture française et, de surcroît, directement concernée par ces négociations. Par ailleurs, j’ai eu un coup de cœur pour cette ferme laitière normande que nous avions visitée et où nous avons tourné. Les jeunes éleveurs ont repris le flambeau de leurs parents. Ils transforment leur lait en crème, beurre et fromages vendus en direct. Ils m’ont beaucoup inspiré pour donner une image moderne de l’agriculture.

Que retenez-vous de cette problématique des négociations commerciales et de leur impact sur les prix des productions agricoles ?

Ça m’inspire à la fois de la tristesse et de la colère. La violence des négociations au sein des box est un secret de Polichinelle. Le sujet est bien connu des premiers intéressés et de ceux qui en sont victimes, sans dépasser le cercle de ces initiés. Ce film n’incrimine personne en particulier. J’ai eu envie de rendre visible au grand public ces mécanismes et ce système qui est déséquilibré à la base. Quand une enseigne pèse entre 20 et 25 % du chiffre d’affaires d’une entreprise, elle a un pouvoir énorme sur cette dernière. Ce film s’adresse à tout le monde, y compris aux politiques. J’ai d’ailleurs été sollicité par les sénateurs membres de la commission d’enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution. Le film sera projeté au Sénat à la fin de mars en marge de cette commission.

(1) Sorti en salle le 18 mars.