Isabelle et Jacques Douillon ne savaient pas si leurs enfants prendraient leur suite, mais qu’importe : l’idée de transmettre leur ferme a toujours été là. « Cela se prépare très en amont », assure Isabelle. Non issu du milieu agricole, le couple s’est installé en 1982 à Claveisolles, dans les terrains pentus et séchants du nord du Rhône, sur une ferme de 30 hectares rétrocédée par la Safer. L’élevage caprin démarré alors, avec transformation fromagère et vente directe, est resté jusqu’à ce jour la principale source de revenus de l’exploitation, qui compte 130 chèvres.

Rester maîtres de leur outil de production

Au fil des ans, la ferme a connu des évolutions. « Mais nous avons voulu rester maîtres de notre outil de travail, quitte à laisser passer des opportunités de développement », explique Jacques. Selon lui, la qualité des produits est plus facile à maîtriser avec des volumes limités – un point essentiel en vente directe. L’agrandissement n’est cependant pas tabou s’il reste cohérent. « Si 3 ou 4 hectares proches de la ferme se libéraient, cela sécuriserait le système fourrager face aux sécheresses », observe l’éleveur. « Notre fil rouge a toujours été de garder un outil modeste pour que le coût de la reprise ne plombe pas nos successeurs, reprend Isabelle. Par contre, il faut être rentable, d’où la transformation, la vente directe, l’accueil pédagogique et désormais le gîte… »

Miser sur l’humain

À l’heure de la retraite, le couple estime que ses efforts ont payé. Jacques est déjà parti et Isabelle suivra à la fin de l’année, mais trois repreneurs sont entrés dans l’EARL : leurs fils Thomas et Léo, ainsi qu’un ancien apprenti et salarié, Rémi. Après sept ans à travailler sur la ferme, ce dernier était parti voir ailleurs pendant quinze ans. « Ils m’avaient proposé de m’associer mais j’ai eu peur, avoue Rémi. J’avais 25 ans et je les voyais travailler comme des fous, sans week-end et avec une semaine de vacances par an ! » Thomas, lui, craignait surtout l’isolement qui guette certains paysans. Un risque écarté avec l’activité d’accueil pédagogique qu’il a créée en s’installant sur la ferme, il y a dix ans. Quant à la charge de travail, « elle a été bien allégée par le passage en monotraite », souligne Rémi. Et à quatre actifs sur la ferme, le travail est moins lourd et l’ambiance plus détendue. Chaque associé travaille un week-end sur trois et prend quatre semaines de congés. « La qualité de vie est le secret de la relève agricole, assure Isabelle. En investissant sur l’humain plutôt que dans le matériel, on a pu préserver une vie sociale et éviter le piège du surinvestissement, qui aurait plombé le coût de la reprise. »

Une structure viable

Léo acquiesce : « Nous avons vu des jeunes s’installer en empruntant 400 000 € seuls… Je ne me serais pas vu à leur place ! » Lorsque lui et Rémi ont rejoint Thomas et Isabelle dans l’EARL, la valeur de l’exploitation a été réestimée pour déterminer le montant des parts sociales. Les deux jeunes installés n’ont eu à débourser que 35 000 € chacun pour acquérir un quart des parts. Et grâce à la DJA, il ne leur est resté que 8 000 € à autofinancer ou emprunter. De quoi commencer sereinement leur activité, dans une structure économiquement viable.

Isabelle sera remplacée dès l’an prochain par un salarié, qui pourra éventuellement ensuite devenir associé. Trois voire quatre installations pour deux départs, à SAU constante : dans le paysage agricole actuel, le ratio dénote !

Bérengère Lafeuille