Maraîchage bio et non-travail du sol sont-ils compatibles ? Depuis sept ans, Alexandre de la Crompe de la Boissière, maraîcher au nord de Blois (Loir-et-Cher) tente de le démontrer. Seul sur 1,8 ha pendant trois ans après son installation en 2010, il lutte contre l’enherbement grâce à un désherbage mécanique. « Peu à peu, j’ai vu les anciens champs céréaliers se transformer. J’avais de plus en plus d’engorgement d’eau l’hiver. En été, je passais beaucoup de temps à casser les mottes, les implantations n’étaient pas bonnes. Plus je luttais mécaniquement contre ces phénomènes et plus j’observais la dégringolade de la vie du sol. Au bout de trois ans, il fallait que je change », explique le jeune homme, ancien clerc de notaire.

Des bâches pour chaque culture

La rupture est nette. Alexandre arrête complètement de travailler le sol et le couvre de paille pendant un an. « Pour changer de méthode, j’ai commencé par embaucher une personne. Être à deux était nécessaire pour étendre les bâches, mais surtout pour confronter nos idées ! »

L’agriculteur voit rapidement les impacts du couvert total en paille. Même si le désherbage est limité, le sol peine à se réchauffer et devient un formidable refuge pour les limaces et les mulots. Aujourd’hui, la paille est donc présente sur l’exploitation uniquement autour de la rhubarbe et en interplanche. Elle leste les bâches, limite les adventices, nourrit le sol… Et, accessoirement, sert de matelas aux genoux.

 

L’exploitant achète une première bâche tissée pour planter les courges. La culture est réussie et le sol reste extrêmement propre. Séduit, il investit dans des bâches en plastique de différents grammages et des bâches d’ensilage pour une occultation totale. « Depuis sept ans, je n’ai pas jeté une seule bâche. Chaque famille de plantes possède ses bâches avec une densité de plantation et un code couleur », indique-t-il. À l’extérieur, toutes les cultures sont bâchées, à l’exception des salades et des épinards conduits sur sol nu. Sous serre, les toiles tissées permettent de ne plus du tout travailler le sol.

Quid de la plantation sur sol non travaillé ? Le maraîcher privilégie les plants au semis et les produit lui-même. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le sol n’est pas trop compacté. Caroline Le Bris, conseillère à Bio Centre, le suit dans le réseau des fermes pilotes. « Alexandre a beaucoup réfléchi à l’implantation. Il a construit un plantoir debout, bien plus ergonomique et moins chronophage que les plantoirs à main. L’implantation prend du temps, deux fois plus que dans certaines fermes, mais il n’y a plus aucun travail du sol et le désherbage est très réduit. »

La couverture avec des bâches tissées impose également à Alexandre de revoir la fertilisation. « L’absence de travail du sol stoppe la minéralisation en surface. Les apports se font par infiltration, beaucoup plus lentement », constate-t-il. Pour l’ail, par exemple, l’apport arrive fin février, environ 1,5 mois avant les besoins de la plante.

Fertilisation et engrais verts

Pour nourrir le sol, le jeune homme mise sur les couverts végétaux qu’il conduit comme une culture à part entière. Il pratique différents mélanges en fonction des cultures, des saisons et des besoins du sol. L’automne, il privilégie un mélange avec un tiers de céréale et deux tiers de légumineuse (blé-vesce-féverole), semé très dense (5 kg/planche). « Soit, je le broie l’hiver, avec un léger travail du sol au rotovator pour implanter une culture de printemps. Il sert à développer la vie bactérienne. Soit, je le laisse monter à floraison, il apporte alors du carbone. »

Dans certains cas, il combine deux couverts. Notamment pour les pommes de terre qu’il cultive de façon mécanisée, comme une culture de plein champ. Il enchaîne alors un couvert d’automne broyé au printemps, puis un couvert d’été (millet, sarrasin, tournesol). « Actuellement, mon sol fonctionne. Entre les bâches, les couverts, le travail du sol, j’ai une palette d’outils que je raisonne au cas par cas. Cela complexifie l’organisation, néanmoins j’ai toujours une porte de sortie », conclut-il.

Aude Richard