Que deviendront les cultures bio si les effluents d’élevage viennent à manquer ? Depuis 2000, la ferme expérimentale d’Etoile-sur-Rhône (Drôme) teste la viabilité d’un système céréalier bio sans élevage. Une journée technique y était organisée le 31 mai 2022 pour parler fertilité et phosphore.

Depuis 2006, une gestion différenciée du phosphore est en place avec des apports conséquents au Sud de la ferme expérimentale, minimes au Nord (via les engrais azotés). Dans les parcelles Nord, la teneur du sol en phosphore (P2O5 Olsen) chute de 60 % en 12 ans. « Le déstockage est si régulier qu’on peut presque prévoir l’évolution du stock dans le sol, souligne Grégory Véricel, ingénieur Arvalis à Baziège (31). Par contre au Sud, les apports de phosphate n’entraînent pas de hausse linéaire. Ils permettent de maintenir des teneurs acceptables, mais pas de les relever à court terme. Donc mieux vaut ne pas laisser la situation se dégrader ! »

Ecart de rendement

En moyenne sur douze ans, les parcelles Sud (avec apports de phosphore) montrent un meilleur rendement pour chaque culture. L’écart est significatif pour le maïs (+ 10 q/ha) et le blé (+ 5 q/ha). La marge brute moyenne est équivalente au Nord et au Sud. « Dans l’essai, les engrais riches en phosphore coûtaient plus cher que les engrais équilibrés généralement utilisés par les agriculteurs, note Audrey Tabone, ingénieure Arvalis à Pusignan (69). Cependant le surcoût de 150 à 230 €/ha est compensé par le rendement.  La fertilisation a un coût, mais ne pas entretenir les stocks du sol revient à faire un pari sur l’avenir ».

Un décrochage du phosphore dans les sols conduits en bio a aussi été révélé par Arvalis dès 2017, en Occitanie. « Sur cinquante exploitations converties depuis plus ou moins longtemps, tous les sols étaient assez pauvres, mais l’écart entre bio historiques et récents était significatif : 30 ppm contre 39 ppm, appuie Régis Hélias, d’Arvalis. En revanche, aucun écart significatif n’est apparu pour les autres éléments : matière organique, azote total, potasse, calcium, zinc, manganèse, etc. L’absence de corrélation avec la matière organique montre au passage que celle-ci ne règle pas tous les problèmes ! »

Dans la foulée, le projet Phospho Bio, lancé par Arvalis début 2021, a étudié 200 parcelles bio dans quatre régions, avec ou sans élevage. Dans le Sud-Ouest, la corrélation entre ancienneté des pratiques bio et déficit en phosphore est globalement confirmée. « Seuls les sols recevant des fertilisants extérieurs, comme du compost de déchets verts ou des fientes de volailles, conservent des stocks acceptables », note Régis Hélias.

En Rhône-Alpes (où la moyenne est un peu plus élevée, à 53 ppm), aucun gradient lié à l’ancienneté n’apparaît. Autre surprise sur les 19 parcelles de la région : les systèmes avec élevage ont globalement des sols plus pauvres en phosphore que les purs céréaliers. « Si les sols sont déficitaires, fertiliser avec les effluents de l’exploitation ne fait qu’entretenir la carence », observe Régis Hélias.