Assise dans son jardin, les cheveux balayés par le vent des Côtes-d’Armor, Maud a l’air heureuse. « On part six semaines de la ferme chaque année, calcule-t-elle. Et le reste du temps, il y a des périodes avec une heure de travail par jour : c’est presque des vacances. » Pendant ces six semaines, en janvier et février, les vaches sont taries, au chaud dans la stabulation, et les prairies au repos.

Ingénieure agronome, Maud a travaillé quelques années dans une association de développement agricole en Bretagne. Quand Franck, son compagnon, reprend l’exploitation de son père, elle décide de s’installer en Gaec avec lui. Aujourd’hui, le couple élève 50 vaches laitières, dont les 200 000 litres de lait sont vendus en bio à Biolait.

À partir d’un système laitier breton traditionnel, faire évoluer la ferme a pris quatre ans au couple. Aujourd’hui, la monotraite, le tout-herbe, et les vêlages groupés forment pour Maud un système cohérent, qui permet d’avoir du temps libre, tout en dégageant un chiffre d’affaires plus que satisfaisant.

Tenir son calendrier

L’année de l’exploitation commence en mars, avec la saison des vêlages. Quarante naissances environ sont réparties sur neuf semaines. Les vaches sont aussitôt mises à l’herbe et traites deux fois par jour. Après une période calme, en bitraite, la saison de foins et des inséminations démarre ensuite à la mi-juin, et se poursuit pendant un mois et demi.

« À partir de la mi-juillet, explique Maud, on passe en monotraite. » La salle de traite est fermée à la fin de décembre, ouvrant la période de tarissement du troupeau. Et c’est à ce moment-là que les exploitants peuvent s’accorder des vacances, six semaines environ chaque année.

La monotraite, entre peurs et rumeurs

Le passage à la monotraite entraîne d’après les experts une chute d’environ 30 % de la production, un chiffre surestimé selon Maud. « Nous n’avons baissé que de 17 % », confie-t-elle. Une perte compensée en termes économiques par des taux supérieurs. « Pour l’instant, on a une plus-value de 60 €/1 000 l, ce qui nous donne un prix du lait aux alentours de 510 €/1 000 l. »

Le chiffre d’affaires de l’exploitation atteint 164 000 €, dont 100 000 € pour le lait, le reste étant composé de la vente des animaux et des aides Pac. Les charges de Maud et Franck sont très faibles et ne dépassent pas 50 000 €. Une fois déduits les 25 000 € qu’ils doivent aux banques, leur revenu disponible s’élève alors à environ 90 000 € à deux. « Le système commence à plaire ailleurs, se félicite Maud, parce qu’il est rentable. »

Dernier reproche fait à la monotraite : le pic de production, qui pourrait engorger les laiteries. « Au sein de Biolait, nous sommes quarante à pratiquer cette technique, et la hausse saisonnière de production ne serait que de 1 % d’après leurs chiffres. » Les industriels seraient même à la recherche de lait d’été, afin de limiter la baisse observée dans les systèmes traditionnels.

L’herbe, comme base de tout un système

« Tout l’enjeu, c’est de mener un pâturage impeccable. » Aliment unique des bovins, l’herbe fait l’objet d’une attention particulière chez Maud et Franck. « On fait un tour des prairies toutes les semaines, explique-t-elle. Il faut être rigoureux. » À cette occasion, les prairies sont toisées à l’aide d’un herbomètre.

Mesure de la hauteur d’herbe à l’herbomètre. © I. Logvenoff/GFA

Au démarrage de l’année, en mars, une très grande surface est mise à disposition des vaches. Dès que la pousse s’accélère, la distribution de foin s’arrête, pour contrôler la hauteur de l’herbe. « À partir de 20 cm, elle part à la fauche. » Le printemps est ainsi, dans les prairies, la période sensible de l’année : Maud et Franck doivent entretenir un équilibre subtil pour produire assez de foin, tout en conservant une surface de pâturage suffisante pour le troupeau.

Parmi les incertitudes du couple : le vieillissement des prairies. « On a du mal à avoir des informations là-dessus, parce que peu de gens s’y intéressent. » Maud et Franck aimeraient cependant conserver leurs prairies permanentes le plus longtemps possible.

Constituer un troupeau adapté

Rousses, noires, blondes, blanches, tachetées ou non, des vaches de toutes les couleurs se côtoient sur la ferme. « On est parti d’un troupeau avec quatre races, et on s’est mis à croiser parce qu’en vêlage groupé de printemps, on n’a pas le choix. Les vaches doivent être fertiles. » Les bêtes ont seulement six semaines pour être pleines. « Maintenant, on a des croisées quatre et cinq voies », explique Maud.

Les exploitants ont créé leur propre schéma de sélection pour adapter les bêtes à leur système © I. Logvenoff/GFA

Signe du succès des exploitants sur ce point, 80 % des vaches ont été pleines à l’issue de la période d’insémination cette année, avec seulement deux vêlages ayant nécessité une intervention humaine. Parmi les autres critères recherchés figurent l’adaptabilité au pâturage, et un poids faible pour éviter le piétinement. Les bovins doivent être enfin capables de vêler à deux ans, pour minimiser la consommation de fourrages, et limiter le nombre d’animaux dans le bâtiment.

Du temps pour soi

Espérant prouver l’intérêt de leur méthode par des chiffres concrets, Maud et Franck tiennent à jour un calendrier précis du nombre d’heures travaillées, au bureau ou dans l’étable. « On estime qu’on travaille en moyenne cinquante heures par semaine à deux sur l’année, soit vingt-cinq heures par personne. »

Les exploitants suivent leurs heures de manière précise. © I. Logvenoff/GFA

La monotraite occupe une personne pendant trois heures le matin environ. « Là en ce moment, je ne travaille que tous les deux jours : si je fais la traite aujourd’hui, je serai en repos demain. » Un temps qui permet aux exploitants de s’impliquer dans des associations, et de s’occuper à tour de rôle de leurs deux enfants.

« Il faut avoir confiance, insiste Maud, c’est un système qui marche. » Pour elle, pas question d’envisager de reprendre la double traite ou de remettre des céréales dans l’alimentation. « Je ne reviendrai jamais en arrière, pour le confort de vie et la sérénité financière que ça nous apporte. »

Ivan Logvenoff