« J’étais comme une cocotte-minute. Je ne parvenais plus à réfléchir. Je cherchais par tous les moyens à échapper à la pression du banquier et à sauver la ferme. L’année avait déjà été dure. Quand ce gros souci de trésorerie est survenu, d’une situation tendue, on a plongé. Un emprunt à court terme mal géré, la sécheresse, le manque de foin, des payes de lait pas assez élevées, le tracteur qui tombe en panne… Les ennuis se sont enchaînés.

Le banquier m’appelait trois fois par jour pour savoir si j’avais une solution. « Ce n’est pas moi qui ne sais pas gérer mon argent », me disait-il quand je lui demandais s’il en avait une de son côté. Le matin, je lui proposais une idée, l’après-midi, il me rappelait pour me dire qu’elle ne convenait pas à sa hiérarchie. En fin de journée, il m’annonçait refuser les prélèvements. Nos fournisseurs s’étaient montrés conciliants, mais il restait à payer l’inséminateur, le contrôleur laitier, la MSA… Quand j’entendais la voiture du facteur dans la cour, je suffoquais.

J’ai commencé à avoir des “pensées”. Je me suis dit que si je stoppais tout, mon mari s’en sortirait avec l’argent de l’assurance. J’ai alors imaginé comment faire, cherché un arbre, trouvé une corde… Puis, un jour, je l’ai mise dans la voiture. C’est l’appel d’un collègue qui m’a sauvée. J’ai décroché et me suis effondrée. Il m’a parlé, longtemps, il m’a dit qu’il avait connu des galères de trésorerie. Bizarrement, ça m’a aidée. On a osé parler d’argent, dire que ça n’allait pas.

J’ai eu envie de tout plaquer par la suite. Mais ça aurait donné raison à ce banquier, à qui j’ai dit “stop” après tout ça dans une énorme colère. Notre dossier a été transféré au service contentieux de la banque et ça se passe beaucoup mieux.

J’ai repris goût au travail. J’ai parlé à mon mari. Le contact avec mes vaches - mes filles comme je les appelle - m’a aussi beaucoup aidé. Je m’autorise à partager davantage de moments avec un groupe d’amies agricultrices. On ne peut pas forcer quelqu’un à parler, mais je me rends compte que raconter ses difficultés libère la parole des autres. Parfois, je me dis encore que peut-être que si j’étais passée à l’acte ça irait mieux. C’est toutefois de plus en plus rare. Je suis contente de ne pas l’avoir fait. »