Lorsque la Pac s’est réformée dans les années 1990, faisant désormais reposer le soutien à l’agriculture européenne sur des aides directes, on a pu croire à sa convergence avec la politique américaine. D’autant plus qu’en 1996, les États-Unis ont transformé leurs aides en paiements fixes, découplés de la production et des prix, comme l’Union européenne allait le faire ultérieurement. Mais il est apparu très vite que les politiques subissaient elles aussi la dérive des continents.

Dès 1998, la baisse des prix agricoles provoquait, outre-Atlantique, la distribution massive d’aides d’urgence. Au point que le Farm Bill de 2002 entérinait, dans le secteur des grandes cultures, un retour à une forme de paiements compensateurs, variant selon le niveau des cours. Cette spécificité du dispositif américain, selon laquelle l’État absorbe une grande part du risque de prix, s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. L’abandon du découplage s’est encore renforcé sous la présidence de Donald Trump, par des aides exceptionnelles versées en réponse à la fermeture du marché chinois à certains produits agricoles à cause de la guerre commerciale déclenchée par la Maison-Blanche, puis en compensation des pertes liées à la pandémie (lire aussi page 15). Le résultat est une agriculture sous perfusion : en 2020, les paiements directs devraient atteindre au moins 45 milliards de dollars, soit environ 40 % du revenu agricole. Un pourcentage qui reste inférieur toutefois à celui enregistré couramment en France.

Pendant ce temps, la Pac, arrimée aux aides découplées, a continué de se transformer en une politique de développement durable, dont les stratégies « Biodiversité » et « De la ferme à la fourchette » sont les derniers avatars. Pour le secrétaire américain à l’Agriculture, Sonny Perdue, cette évolution risque de conduire à une forte hausse des coûts de production et à une protection accrue de l’agriculture européenne. Selon lui, la véritable priorité est l’augmentation de la productivité pour améliorer le revenu agricole, fournir des aliments à un prix abordable à une population en expansion et économiser les ressources naturelles. Pour cela, les agriculteurs doivent avoir accès aux technologies de pointe, sans restriction. On peut ne pas être d’accord avec cet objectif, qui a peu de chance de changer significativement si Joe Biden est élu. Mais il est difficile d’ignorer qu’Oncle Sam pose de bonnes questions.

par Jean-Christophe Debar