La politique agricole américaine évolue. Mise en place dans les années 1930 pour soulager un monde agricole touché de plein fouet par la Grande Dépression, elle s’est ensuite restreinte à des objectifs essentiellement mercantiles : produire plus pour augmenter les exportations et réduire les importations. Elle est ainsi devenue un instrument majeur de la puissance des États-Unis sur l’échiquier mondial. Garantir la sécurité alimentaire du pays dans l’ère post-11-Septembre, marquée par l’accroissement des tensions géopolitiques et la multiplication des conflits, reste aux yeux du Congrès américain la justification ultime du soutien à l’agriculture. L’appui à l’incorporation de biocarburants, qui vise à diminuer la dépendance énergétique à l’égard du Moyen-Orient, a la même motivation.

Ces dernières années, une autre logique s’est fait jour.
Les inquiétudes des consommateurs quant à la sécurité sanitaire des aliments et aux impacts négatifs de l’intensification agricole sur l’environnement, la recherche d’une nourriture de qualité dont l’origine et le mode de production soient mieux identifiés, la défiance grandissante à l’encontre d’un complexe agro-industriel dominé par les grandes firmes… ont fourni une autre légitimité à l’intervention de l’État. Symbole de cette évolution : le lancement par le département américain de l’Agriculture (USDA), en 2009, de l’initiative « Know your farmer, know your food » (« Connais ton agriculteur, connais ta nourriture »), dite « KYF2 », qui regroupe les mesures prises par l’USDA pour répondre à la demande croissante en faveur des produits alimentaires locaux et stimuler le développement des circuits courts.

Selon KYF2, dont le site internet rénové a été dévoilé le 28 avril dernier, l’USDA a dépensé, depuis 2009, plus d’un milliard de dollars pour des projets visant à rapprocher producteurs et consommateurs, qu’il s’agisse de soutenir certains investissements à la ferme ou d’appuyer l’émergence de food hubs, ces plateformes virtuelles qui élargissent la distribution des produits locaux. Les chiffres sont éloquents : les États-Unis comptent aujourd’hui plus de 350 food hubs ; chacun génère en moyenne 20 emplois et un chiffre d’affaires annuel de 4 millions de dollars. Le marché des produits alimentaires locaux a crû de 5 milliards en 2008 à 12 milliards en 2014 ; il pourrait atteindre 20 milliards en 2019.

Le champ d’action des agriculteurs se partage désormais entre un commerce international de plus en plus libéralisé et un marché intérieur de plus en plus différencié. Certains, comme en Europe, doutent que ces deux cibles soient compatibles. La diversité des approches exige en tout cas le maintien d’une agriculture diversifiée et la mise en œuvre d’une politique agricole de plus en plus complexe.

Par Jean-Christophe Debar