Le Brésil est tristement célèbre pour les disputes liées à l’accès à la terre, mais les affrontements concernant l’eau sont également de plus en plus nombreux loin des villes. En mai dernier, l’association CPT (1) a publié son rapport annuel recensant les conflits en milieu rural. Alors que l’eau ne représentait qu’une poignée de cas en 2002, ils ont atteint 350 en 2020. Ces confrontations mettent souvent aux prises des ruraux avec des entreprises minières, voire avec l’État, mais aussi, récemment, des exploitations agricoles.

Arrosage contre électricité

Le nord-est du pays, victime de sécheresses récurrentes, est devenu le théâtre de ces querelles pour l’eau. En 2017, cinq cents habitants et agriculteurs du bassin de l’Urucuia (Bahia) avaient envahi une des exploitations du groupe Igarashi et incendié du matériel et équipement d’irrigation. Pour expliquer l’augmentation de ces frictions, le CPT la met en parallèle avec la hausse fulgurante de la production céréalière dans la région, notamment de soja. Entre 2010 et 2018, la surface de la graine oléagineuse y est passée de 850 000 à 1,6 million d’hectares. Mais, surtout, d’après Abia, l’association des agriculteurs irrigants de Bahia, la surface irriguée a progressé de 11 500 hectares par an durant la même période.

Autre point de tension : la concurrence avec la production hydroélectrique, qui fournit une très large majorité de l’électricité brésilienne. Alors que la sécheresse réduit le débit des cours d’eau, donc la production des barrages, le gouvernement réfléchit à appliquer des restrictions. Pour l’ancien ministre de l’Agriculture, Roberto Rodrigues, interrogé par le journal Globo, des arbitrages sont nécessaires. « Le manque d’eau pourrait créer des pénuries alimentaires et de l’inflation, affirme-t-il. Mais le manque d’électricité risque d’affecter directement la production industrielle et l’économie. Si la sécheresse se prolonge, des décisions difficiles devront être prises. »

Davantage de terres irrigables

Avec la forte progression de la production agricole, la consommation d’eau par les exploitants a gagné du terrain dans tout le pays. L’Institut brésilien de géographie et statistiques a publié cette année un bilan de l’usage de l’eau entre 2010 et 2017. Pour la première fois, le secteur agricole devient majoritaire, avec 52 % rien que pour l’irrigation, et 60 % si on ajoute les productions animales.

La pratique est appelée à se développer. Aujourd’hui, seulement 3,3 % de la surface agricole est concernée, soit 8,2 millions d’hectares. L’université agricole ESALQ et l’Agence nationale des eaux, qui ont révélé ces chiffres, estiment que le Brésil aurait le potentiel pour irriguer jusqu’à 22 % de ses terres. Lors de l’événement « Irriguer et alimenter », organisé par le syndicat agricole CNA mi-juin, Lineu Neiva Rodrigues, chercheur à l’Embrapa (2), a défendu l’irrigation : « Elle est le lien manquant pour avoir une production alimentaire durable. Le Brésil ne connaît pas de crise de l’eau, mais d’organisation et de planification. »

Benoît Devault

(1) Commission pastorale des terres.

(2) Entreprise d’État spécialisée dans l’agronomie.