Au sein de l’interprofession laitière suisse, les positions se durcissent. Le syndicat majoritaire, l’Union suisse des paysans, a demandé aux acheteurs de lait de centrale laitière (1) de payer le prix indicatif fixé en commun chaque trimestre à 65 centimes (cts) de franc suisse (CHF) (56,7 cts d’euro) pour le lait A, et 49,9 cts CHF pour le lait B (43,5 cts d’euro). En réponse, Migros, l’un des deux plus grands distributeurs du pays, mais aussi à la tête d’une filiale de transformation laitière (Elsa), a annoncé son départ de l’interprofession. La revalorisation du prix indicatif du lait A, fin août, à 68 cts CHF pour le quatrième trimestre 2017, n’a pas apaisé les tensions.

Moins cher que l’eau

Les agriculteurs sont désormais nombreux à annoncer l’arrêt de leur atelier. C’est le cas de Pierre-André Grandgirard à Cugy, près du lac de Neuchâtel. « Il y a quinze ans, la commune comptait quinze exploitations laitières. Il n’en reste plus que deux et bientôt plus qu’une. » À 54 ans, le producteur de 340 000 litres de lait sur 42 ha (2) a, en effet, annoncé à l’organisation de producteurs qui collecte son lait, l’OP Prolait, sa décision d’arrêter ses livraisons le 30 avril 2018.

« C’est une étape irréversible, souligne-t-il. L’an dernier, le prix du lait payé sur l’exploitation, est passé à plusieurs reprises en dessous de 50 centimes CHF. »

Un niveau qui ferait rêver plus d’un producteur de lait français, mais qui compte tenu du niveau de vie helvétique et des réglementations, ne couvre plus les coûts de production. Un seuil psychologique pour ce père de quatre filles qui font leur vie en dehors de l’exploitation. « Le lait aujourd’hui est vendu moins cher que certaines eaux en bouteille, alors que c’est un produit noble qui exige beaucoup de présence, de technicité, d’engagement et qui donc mérite une rémunération digne. »

La filière souffre d’une absence de gestion des quantités depuis 2009. « Dès la suppression du contingentement, on a assisté à une augmentation des volumes de lait. Tout le monde voulait des vaches. Les prix ont commencé à baisser. » Ainsi, de 1,07 franc suisse en 1990, le prix du lait (A, B et C) est tombé en moyenne à 0,52 cts CHF aujourd’hui (45,4 cts d’euro).

Organisation avortée

Le projet de pool de lait national qui aurait permis de gérer collectivement les quantités produites, et donc de maintenir un prix du lait plus élevé, ne s’est pas concrétisé en raison, d’une part, des divisions entre producteurs affiliés à une OP ou livrant en direct à une laiterie, d’autre part, d’une trop grande diversité des situations et des mentalités : Suisse francophone et alémanique, région de montagne ainsi que de plaine. « Au lieu d’une structure unique de vente, déplore l’éleveur de Cugy, nous en avons une trentaine qui négocient avec moins de cinq acheteurs. C’est un échec de la production. »

(1) Par opposition au lait de fromagerie. (2) Dont cinq hectares de tabac, six hectares de betteraves à sucre, une douzaine d’hectares de céréales, et aussi sept hectares de maïs ensilage, le reste en herbe.