« Je suis fils d’arboriculteur et aujourd’hui installé, explique Aurélien. J’ai commencé à gérer des équipes de saisonniers à l’âge de 14 ans, et je l’ai fait pour la première fois en autonomie à 16 ans. J’étais bien jeune. L’été de mes 18 ans, lors de la récolte des cerises, j’ai eu un souci avec un saisonnier. »

« Cela faisait une semaine qu’il était avec nous, on trouvait qu’il agissait un peu bizarrement, avec des désordres dans le langage. Plusieurs salariés, en allant acheter du tabac le matin, l’avaient croisé au bar. En fait, ce père de famille, qui habitait à 35 km de mon exploitation, avalait deux verres de vin blanc cul sec, voire plus, avant d’embaucher. Je soupçonne même que pendant les heures de travail, quand il allait uriner, il passait boire à sa voiture. »

« Un salarié m’a dégagé »

« J’ai essayé de le confronter, avec tact, mais il s’est braqué directement. J’ai commencé à avoir peur, car je voyais que la situation pouvait dégénérer à tout instant. Le gars faisait une tête de plus que moi, avec des bras gros comme mes cuisses ! Il s’est mis à m’insulter, et quand la tension a été à son comble, il m’a attrapé par le col en sortant un couteau de sa poche. Il a resserré sa prise en disant qu’il allait me désosser. Heureusement, à ce moment-là, un salarié inquiet de ne pas entendre le tracteur est arrivé et m’a dégagé. »

« Il m’a attrapé par le col en disant qu’il allait me désosser. »

« Cela a été un moment de peur et d’angoisse, et par la suite encadrer une équipe me rebutait. J’ai demandé à mon père d’avoir moins de saisonniers à gérer et plutôt des étudiants. L’histoire s’est terminée plus calmement. L’homme a été licencié et son règlement envoyé par voie postale pour éviter les contacts. En plus, il affabulait : il avait raconté aux personnes de l’é­qui­pe qu’elles étaient trop nombreuses pour être payées. »

« Aujourd’hui, ce serait différent »

« À cette époque, je n’avais pas de compétence en management. Aujourd’hui, à 34 ans, ce serait différent. Je n’aborderais pas la situation de la même façon. Depuis, j’ai appris : sur le tas, mais aussi en lisant des documents et des livres sur le sujet prêtés par une amie formée à l’encadrement dans son entreprise. Ces supports m’ont été d’une aide précieuse pour mieux comprendre les relations entre manager et managés. »

« J’ai été confronté par la suite à d’autres cas compliqués, mais j’ai réussi à anticiper, y compris plus en amont, au moment du recrutement. Avec les années, je me suis rodé. Je ne suis pas forcément le meilleur mais les choses se sont améliorées, c’est plutôt bon signe. »

Propos recueillis par Marion Coisne