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Le POPI pour mieux faire vivre le pastoralisme

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De grands troupeaux ovins et caprins pâturent dans le camp militaire de Canjuers (Var). © B. Lafeuille

La réalisation d’un Plan d’orientation pastoral intercommunal a sensibilisé les élus aux problématiques des éleveurs.

En Dracénie, dans le nord-est du Var, le loup s’invite très vite dans les conversations avec les éleveurs. Avec sept meutes installées sur ce territoire de 79 000 ha, la prédation est le souci numéro un. Mais pas le seul : faible valorisation des produits de l’élevage, conflits avec les promeneurs, les chasseurs et les militaires du camp de Canjuers (qui représente un tiers des surfaces pastorales). Sans parler des règles d’urbanisme et des sites naturels classés, par exemple, qui peuvent aussi apporter leur lot de contraintes. À défaut d’être tous réglés, ces problèmes sont désormais reconnus par les élus de la communauté d’agglomération (23 communes), qui ont intégré ces questions dans leurs politiques. C’est le fruit de la démarche POPI, lancée en 2012.

Élaboré par le Cerpam (1) dans les années 1990, le Plan d’orientation pastoral intercommunal, ou POPI, vise premièrement à « mieux connaître et faire connaître l’élevage pastoral », explique Pascal Thavaud, du Cerpam, qui a travaillé sur celui de la Dracénie. « Ici, les troupeaux sont peu visibles car l’essentiel du pastoralisme se fait en sous-bois. De plus, l’élevage pèse moins lourd, sur le plan économique, que la viticulture. » Et les 35 éleveurs du territoire ont moins de poids, sur le plan électoral, que les nombreux chasseurs… Pour toutes ces raisons, jusqu’à récemment, l’élevage pastoral n’existait pas ou peu aux yeux de nombreux élus de la communauté d’agglomération dracénoise (CAD)

Un territoire à partager

En termes d’utilisation du territoire, c’est pourtant le pastoralisme qui domine : 29 000 ha de surfaces pastorales, contre 4 300 ha de vignes. D’où de forts enjeux environnementaux : notamment la lutte contre les incendies et l’entretien des sites Natura 2000, souligne Gilbert Galliano, vice-président de la CAD en charge de l’agriculture. Mais également l’entretien du camp militaire de Canjuers, le plus grand d’Europe, qui s’étend sur 35 000 ha dont 10 000 sur la CAD. C’est pour y voir plus clair sur le pastoralisme, et tenter de résoudre des conflits sur l’utilisation de l’espace, que les élus de Dracénie ont sollicité le Cerpam.

« Le POPI a permis de faire un tour d’horizon et de mettre en relation différents utilisateurs du territoire, apprécie Jean-Guy Rebuffel, éleveur et maraîcher, élu à la chambre d’agriculture du Var. Et de mieux faire entendre nos contraintes. Une preuve de cette prise de conscience par les élus : on est enfin arrivés à discuter de la création d’un abattoir local. »

Une fois les problématiques mises à plat, le POPI cherche à « faire se rejoindre les besoins des uns et des autres », indique Pascal Thavaud. « Il débouche sur un plan d’actions, signé symboliquement par les élus et les éleveurs, qui s’engagent sur des mesures en collaboration avec des partenaires. » Les actions concrètes effectuées dans la foulée sont modestes : pose de panneaux pour informer les randonneurs de la présence de chiens de protection, mise en place d’échelles pour aider les chasseurs (prompts à utiliser les tenailles) à passer les clôtures, promotion du pastoralisme auprès du grand public… Mais le POPI ne s’arrête pas là.

À la croisée d’enjeux

Les élus, sensibilisés au pastoralisme, l’ont pris en compte dans la révision du plan local d’urbanisme, par exemple pour lever des freins à la construction de cabanes de bergers. Un rapprochement avec la Safer s’est opéré afin d’améliorer la sécurisation du foncier. L’association des éleveurs de Canjuers s’est créée, pour faciliter les relations avec les autorités militaires et définir un plan de gestion pastoral expérimental. Enfin, le serpent de mer de l’abattoir local est revenu à la surface. Cette fois, grâce à un vrai portage politique, une étude, financée à 50 % par la collectivité, a été réalisée et un choix a été arrêté sur un modèle et un mode de fonctionnement. Ce projet se trouve d’ailleurs à la croisée de différents enjeux. « Si l’abattoir permet de développer la vente directe pour mieux valoriser nos produits, les éleveurs pourront diminuer leurs effectifs d’animaux », anticipe Jean-Guy Rebuffel. Avec des troupeaux plus petits, la défense contre les prédateurs (chiens, clôtures et parcs, bergers…) et le partage du territoire avec les autres usagers devraient être un peu moins lourds à gérer. Et le rapport entre la valeur d’une brebis et le coût de sa protection deviendra enfin plus favorable…

« Le POPI est un outil d’animation dépourvu de valeur juridique, mais il a tout autant, voire plus d’impact qu’un outil réglementaire », insiste Gilbert Galliano. Il a été financé (pour la partie étude) à 40 % par la Région et 20 % par le département, le reste étant pris en charge par la collectivité locale. Les mesures du plan d’action, selon leur nature, peuvent ensuite solliciter diverses sources de financement (l’autofinancement de la collectivité, le fonds européen…) Aujourd’hui déployé en région Paca, cet outil ne demande qu’à être adopté ou adapté par d’autres territoires attachés au pastoralisme

Bérengère Lafeuille

(1) Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée.

Camp militaire : un contexte particulier

Loups, incendies et présence d’obus : le camp militaire de Canjuers offre un contexte particulier pour l’élevage pastoral, présent sur 90 % de sa surface. Il s’y produit une attaque de loup tous les deux jours, d’après le Cerpam. « C’est de la folie !, confirme Gilbert Michel, éleveur à Ampus. En 2017, on a eu 250 brebis tuées ou disparues sur les 1 000 de notre groupement pastoral. » Il faut dire que le camp est propice au prédateur : certains secteurs sont interdits d’accès en raison d’exercices de tirs en continu. Et le soir, éleveurs et bergers ne peuvent plus circuler ni résider dans le camp. Les troupeaux sont seuls avec des hordes de 25 à 30 chiens de protection, qui posent parfois problème lors de manœuvres militaires nocturnes.

Autre sujet d’accroc avec les militaires : les règles de sécurité. « Depuis un accident survenu il y a quelques années, on ne peut plus planter un piquet de clôture sans avoir déminé la zone, explique Jean-Guy Rebuffel éleveur. Cela entrave la mise en place de parcs et clôtures, et freine la réouverture des milieux, alors qu’il s’agit d’un enjeu important pour la défense contre les incendies. » L’association des éleveurs de Canjuers, où sont aussi représentés des organismes techniques (Cerpam, chambre d’agriculture, chasseurs) et des collectivités, a été créée pour aider les éleveurs à faire reconnaître leurs besoins aux autorités militaires. « Par exemple, installer des tunnels pour abriter nos brebis », illustre Gilbert Michel.

Le groupement pastoral auquel appartiennent Gilbert Michel (à dr.), et son fils Fabien, qui exploite une partie du camp militaire, paie chaque année un lourd tribut au loup. © B. Lafeuille
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Cet article est paru dans La France Agricole

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