Appuyé sur les réalités du Beauvaisis du XVIIe siècle, et popularisé par l’historien Pierre Goubert, le terme a paru lié au « haricot » de mouton, ragoût fait de navets, de pommes de terre et de viande de mouton. On l’associe­ à un type d’exploitant familial, capable de pratiquer une « habile polyculture ».

Paysans déclassés ?

Or, « haricoter » c’est labourer avec des « haridelles », de « mauvais chevaux maigres ». Avec de tels chevaux, l’agriculture que pratiquent ces petites gens n’a rien de performant. En 1765, l’économiste Dupont de Nemours en dresse un portrait stigmatisant : « Le mot “haricotiers”, trop multiplié dans bien des provinces, et pour lequel on désigne de pauvres paysans avec de mauvais chevaux, et quelquefois des ânes, exploitent sans troupeaux [de moutons] des petites parties de terres morcelées, ce triste mot prouve qu’il y a partout de pauvres gens qui ne font que de pauvres affaires. » Le portrait est ici bien négatif. Il serait donc indécent, d’après ce célèbre économiste, de les donner en exemple et de les citer comme cultivateurs.

Et pourtant, d’autres les portent dans leur cœur. En 1777, dans son Traité des communes, le comte d’Essuiles réhabilite le petit laboureur des campagnes picardes – le « acotier » ou « haricotier » –, pour la complémentarité qu’il apporte à la grande culture. Pourvu d’un seul cheval quand il en faut deux ou trois à l’attelage, il doit s’associer à des congénères pour avoir charrue complète. Notre observateur y voit une porte vers l’ascension sociale, une porte étroite dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. « Partout où les petites propriétés reprennent faveur, on voit se former des charrues couplées qui, sous l’extérieur de la misère, font subsister passablement une classe de citoyens infiniment utiles à l’État, et dignes de protection. » Après le libéralisme, voici une doctrine plus sociale.

« On voit se former des charrues couplées, qui font subsister une classe de citoyens infiniment utiles à l’État. »

Que sont ces « mauvaises terres » que cultivent ces trois ou quatre associés, pourvus d’un « méchant cheval » ? Ce sont celles dont les riches n’ont pas voulu se charger, parce qu’elles sont trop parcellisées. Ce sont celles qui sont trop périphériques par rapport au siège de l’exploitation. Derrière leur nom avilissant, les petits exploitants rendent de ces mauvaises terres des loyers plus importants que les meilleures, tenues par les gros fermiers. Ils voiturent aussi, seuls, les denrées nécessaires aux habitants des villes et des campagnes. « Si l’un des associés, plus intelligent ou plus heureux que les autres, a mieux réussi, il achète un second cheval, puis un troisième, et parvient à travailler pour son propre compte. L’accroissement de ses facultés règle ses entreprises. Il prend de petites fermes et devient enfin un fermier véritable. » Finalement, l’éloge a des limites : l’idéal reste celui du bon laboureur.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural MRSH-Caen