En dehors de l’impôt monétaire, les Français ont soutenu l’État en lui versant l’impôt du sang. Avant même la création d’un service militaire obligatoire, l’Ancien Régime a institué une première forme de recrutement, par tirage au sort, au sein des célibataires de vingt-deux à quarante ans : la milice. Dans les campagnes, l’opération n’avait rien de populaire.

Les jeunes hommes se réfugient dans les clochers

« Le roy fit faire la milice », déplore un laboureur du Lyonnais, qui considère la mesure comme un événement notable dans son livre de raison. Pour compléter les troupes nécessaires à la guerre que mène Louis XIV, une réserve territoriale est créée. Le 17 janvier 1689, une ordonnance porte que, dans chaque paroisse, on choisira, devant le subdélégué – le représentant du roi – , les hommes à fournir. Les désertions sont légion. Le 8 avril, au Monastier-sur-Gazeille (Haute-Loire), un véritable traquenard est tendu : « Suivant l’ordre de Sa Majesté, rapporte Jean Clavel dans son journal, on ferma les portes de l’église de Saint-Chaffre, immédiatement après la passion prêchée, pour prendre des soldats qui y manquaient, du nombre de vingt-cinq. » Pour éviter la milice, « les garçons s’étaient retirés dans les clochers ».

Les églises enfumées

En 1701, au nord de la Champagne, les levées que le roi réclame pour soutenir la guerre de la Succession d’Espagne multiplient les réfractaires. « Les garçons de l’âge requis étaient obligés d’aller tirer au sort devant le subdélégué, lit-on dans la chronique de Jean Taté, greffier de Château-Porcien (Ardennes). La guerre, c’était alors pour les garçons et jeunes hommes, tant à cause de milice que par les surprises qui se faisaient dans les villes et dans les campagnes. » De fait, les officiers prenaient de force leurs recrues. Autour de Chaumont (Haute-Marne), dans nombre de villages, les garçons se cachaient après la messe. Certains capitaines faisaient allumer du feu dans l’église « pour faire crever de fumée les garçons retirés dans les clochers ».

« Les officiers prenaient de force leurs recrues. »

En Bas-Quercy, le village de Saillac (Lot) a bien du mal à trouver un garçon pour la milice du roi. Le dimanche 5 mars 1719, en réponse à l’ordonnance royale, six jeunes hommes, âgés de vingt-deux à vingt-quatre ans et tous hauts de « cinq pieds du roi [1,62 m] ou davantage », sont convoqués pour être tirés au sort. Certains comparaissent et d’autres non. Les billets sont mélangés dans un chapeau. Le sort tombe sur Jean Vignes, l’un des absents, qui prend le parti de s’évader de la paroisse. Un second tirage est organisé. Cette fois, c’est Raymond Cambou qui est désigné, mais quand on vient le chercher, sa mère signale qu’il a disparu depuis plusieurs jours. Les consuls engagent alors un remplaçant, qui ne fait pas l’affaire, car il n’a point la taille requise. Inflexible, l’intendant impose au village d’envoyer à Cahors, pour le 10 avril, le soldat de milice qu’il attend toujours. La quatrième tentative est la bonne, « le nommé Antoine Gué, du lieu de Monclar, s’étant présenté et offert de faire le service pour cette communauté ». Consuls, syndics « et autres habitants » se transportent au village voisin de Beauregard, où se tient Antoine Gué depuis deux jours pour conclure le marché. Il en coûte aux habitants 60 livres tournois pour son engagement et 18 livres 10 sous pour dépenses complémentaires.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural MRSH-Caen