La filière bio française – du moins ses pratiquants les plus convaincus – voyait dans la réforme du règlement européen l’occasion de recadrer certaines « dérives ». Par exemple, en mettant fin aux dérogations qui autorisent les pays scandinaves à faire de la bio hors-sol, dans des bacs. Ou encore, en limitant la taille des poulaillers et en interdisant les bolus médicamenteux et certaines mutilations. Au contraire, les négociations, entamées il y a trois ans, bousculent les fondamentaux érigés par les pionniers de la bio.

Bruxelles proposait, d’un côté, d’alléger la fréquence des contrôles au stade de la production et, de l’autre, de déclasser les produits dépassant un certain seuil de résidus de phytos. Finalement, seuls les États volontaires fixeront des seuils nationaux de déclassement. Mais le ton est donné. Sur le papier, cette mesure semble logique puisque les produits bio sont censés être exempts de phytos – même s’il faudra prévoir d’indemniser les victimes de contaminations accidentelles. Cela revient toutefois à abandonner une certaine idée de la bio. Même si l’usage de phytos reste interdit, l’approche est différente. L’obligation de moyens glisse vers une obligation de résultat.

Aujourd’hui, en France, la bio se définit par un ensemble de pratiques agronomiques permettant d’entretenir la santé et la fertilité des sols en respectant les cycles naturels. Pas question de faire de la bio en bacs, en apportant de l’extérieur tous les éléments nutritifs, fussent-ils homologués en bio ! Le choix des rotations, des variétés, des interventions mécaniques, etc. permet de cultiver sur un sol vivant et de se passer des béquilles chimiques. Mais si l’on se focalise sur l’absence de résidus dans le produit fini, pourquoi s’embarrasser du lien au sol ? Il n’y aura nulle raison d’empêcher ceux qui le souhaitent de faire de la « bio » en bacs. Et encore moins de se préoccuper des mutilations ou de la taille des poulaillers…

La France pourra toujours s’imposer des principes plus stricts que ses voisins. Mais gare à la concurrence déloyale ! D’autant plus que les politiques de soutien varient entre les États. Au contraire de notre pays, qui n’a pas provisionné de quoi financer tous ses hectares en bio (conversion + maintien), d’autres comme l’Italie, le Danemark ou la Finlande ont des enveloppes dépassant leurs besoins actuels. Et leur volet « maintien » bien doté vise à soutenir leurs producteurs dans la durée.

La question de la concurrence est cruciale car la grande distribution s’est ruée sur le marché de la bio. Et c’est par les prix qu’elle a l’habitude d’attirer le consommateur. Reste à décider, avec nos partenaires européens, si la bio n’est qu’une démarche marketing comme les autres.

Par Bérengère Lafeuille