La politique agricole semble en voie de réconciliation avec la politique de la concurrence. Assiste-t-on à un changement culturel ?

Oui. Mais l’accord obtenu à l’occasion du règlement omnibus rappelle surtout l’esprit du traité et la primauté du droit agricole sur le droit de la concurrence. Ce qui avait été oublié… Jusque-là, le droit de la concurrence visait simplement à faire diminuer le prix pour le consommateur en exacerbant la concurrence entre ceux qui lui offraient un produit. Désormais, il reconnaît, à l’autre bout de la chaîne, la capacité des agriculteurs à s’organiser pour faire face à des acheteurs bien moins nombreux qu’eux et beaucoup plus puissants sur le plan économique.

Pourquoi les tractations ont-elles été si difficiles ?

Depuis 1957, le droit a évolué à l’initiative de la seule Commission et de la direction générale (DG) de la concurrence, qui agissaient comme elles l’entendaient. Le Parlement et le Conseil souhaitant légiférer, la DG concurrence a très mal pris les choses. Elle a même fait de l’obstruction aussi longtemps qu’elle l’a pu. Mais nous avons obtenu gain de cause en ralliant une majorité d’États à notre position, à force de persuasion. La présidence estonienne a, en cela, très bien conduit son travail de négociateur.

Le travail a été de longue haleine ?

Les négociations ont duré près de six mois, mais cela fait des années que le Parlement planche sur le sujet. J’y travaille personnellement depuis 2012. Divers rapports ont été rendus, en particulier celui de la « Task force »* sur les marchés agricoles, sur lequel je me suis appuyé pour faire évoluer la proposition initiale de l’omnibus. Cela montre que pour être efficace au Parlement européen, il faut avoir un peu de durée, et une légitimité reconnue par ses pairs.

La France a-t-elle joué un rôle dans ces discussions?

Malheureusement, le gouvernement français a été totalement absent de ces négociations. Il est resté complètement axé sur les États généraux de l’alimentation. J’ai tiré plusieurs sonnettes d’alarme à l’Élysée, à Matignon, au ministère de l’Agriculture, en disant que s’il y avait des mesures à prendre, c’était maintenant et pas dans six mois, mais je n’ai eu aucun retour ministériel.

Il y a pourtant une convergence avec les premières conclusions des États généraux de l’alimentation…

Tout à fait, mais ce que la France compte faire ne sera rendu possible que par le travail qui a été engagé au Parlement européen. C’est le cadre communautaire qui fixe le champ du possible.

Propos recueillis par Alain Cardinaux

* Groupe d’experts lancé en janvier 2015.