Le 30 mars 2022, à Besançon (Doubs), au lendemain du congrès de la FNSEA, cinq candidats à l’élection présidentielle (1) ont passé leur grand oral agricole devant le Caf, Conseil de l’agriculture française. Se sont succédé à la tribune devant un parterre d’agriculteurs :

  • Fabien Roussel pour le Parti communiste français (PCF) ;
  • Marine Le Pen pour le Rassemblement national ;
  • Valérie Pécresse pour Les Républicains ;
  • Éric Zemmour pour Reconquête ! ;
  • Jean Lassalle pour Résistons !.

 

Retenu par un conseil de défense, Emmanuel Macron, dont la participation était annoncée, s’est adressé à la salle dans une vidéo. Le format des interventions est très encadré : les candidats bénéficient chacun d’environ 40 minutes sur scène dont 10 minutes « d’oral au pupitre » et 27 minutes de questions et réponses avec les participants.

 

Fabien Roussel met l’accent sur l’installation

 

Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF), était le premier candidat à passer son grand oral agricole à Besançon le 30 mars 2022. © A. Marcotte
Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français (PCF), était le premier candidat à passer son grand oral agricole à Besançon le 30 mars 2022. © A. Marcotte

 

Le seul candidat de la gauche française présent, Fabien Roussel, a inauguré ce grand oral. Il n’a pas manqué de rappeler que son premier meeting de campagne s’est tenu à Clermont-Ferrand à la suite du Sommet de l’élevage. Il portait sur l’avenir agricole et la ruralité.

 

Le candidat du PCF a aussi évoqué un député communiste que les agriculteurs connaissent bien, André Chassaigne, aux manettes pour la réforme des retraites. « Nous avons réussi à améliorer les retraites agricoles, certes modestement, et ce sans être au pouvoir. Imaginez si nous étions dans la majorité », s’est interrogé Fabien Roussel.

 

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Le candidat du Parti communiste français a pour ambition au moins 30 000 installations par an. Pour ce faire, il veut doubler les moyens alloués à la formation et à l’installation. Une de ses propositions a remporté un grand succès dans la salle. C’est sous des applaudissements chaleureux et enthousiastes, qu’il a déclaré qu’il voulait mettre en place, via une banque nationale des prêts à taux négatifs pour les agriculteurs : « Vous empruntez 100 et vous remboursez 80 car vous investissez, vous créez. »

 

En phase avec les débats qui se sont tenus lors du congrès de la FNSEA, le candidat a défendu la souveraineté alimentaire. « Le droit de pouvoir manger des fruits, des légumes et de la viande produits et élevés en France est essentiel », a clamé Fabien Roussel. Une position qu’il assume d’autant plus au regard de la guerre en Ukraine. Il souhaite garantir l’indépendance alimentaire et énergétique de la France..

 

Sous des applaudissements, là encore très enthousiastes, il n’a pas manqué de clamer à plusieurs reprises sa préférence pour la bonne viande française. Après son attachement pour l’agriculture, il a aussi clamé son amour pour le syndicalisme et les corps intermédiaires. « Ce n’est pas à moi que vous allez faire dire que je suis contre les syndicats », a ironisé Fabien Roussel.

 

La souveraineté avant tout pour Marine Le Pen

Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte
Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte

« Mon projet, c’est la souveraineté et vous en êtes un pilier essentiel. Sans souveraineté alimentaire, pas de souveraineté tout court », a lancé la candidate du Rassemblement national en introduction de sa prise de parole. Marine Le Pen estime que la souveraineté alimentaire française a survécu aux dépens des agriculteurs. « Et cela ne peut plus durer », a-t-elle insisté.

 

Elle appelle à revenir sur les dogmes de la Commission européenne, de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et des traités de libre-échange. « Ces dogmes n’ont pas fonctionné et les trois dernières réformes ont envoyé la Pac dans les pâquerettes », a insisté Marine Le Pen, qui souhaite interdire les importations distorsives.

 

Elle regrette ainsi une politique agricole sous-dimensionnée et sous-efficace. Elle juge que le gouvernement en place a confondu aides d’urgence et promesses électorales : « Votez d’abord, nous paierons après. » Si elle est élue, elle entend pérenniser l’aide à l’achat de carburant et maintenir un prix du GNR en dessous d’un euro le litre, notamment en passant par des réductions de la TVA.

 

Concernant le manque de main-d’œuvre dont souffre le monde agricole, elle estime que les moyens alloués ne sont pas suffisants. Elle appelle à soutenir plus amplement l’apprentissage, notamment en augmentant les aides aux agriculteurs qui accueillent un apprenti dont le salaire doit être plus élevé. D’une manière générale, elle revendique des salaires à la hauteur de la difficulté de ces métiers.

 

La candidate du Rassemblement national s’est montrée largement opposée au travail détaché : « Quand on fait appel aux travailleurs détachés pour rester compétitifs, on entre dans un cercle vicieux qui contribue à éloigner les travailleurs français de l’agriculture. » Pour conclure son intervention, Marine Le Pen a renouvelé sa confiance dans l’agriculture française et exprimé son admiration aux agriculteurs.

Valérie Pécresse s’attaque à la surtransposition des normes

Valérie Pécresse, candidate des Républicains devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © M.-A. Batut/GFA
Valérie Pécresse, candidate des Républicains devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © M.-A. Batut/GFA

 

« Avec moi présidente, il n’y aura pas de décroissance agricole. » C’est par ces mots que Valérie Pécresse a commencé son grand oral à la salle Micropolis de Besançon. La candidate du parti Les Républicains compte y arriver « en mettant fin au projet européen Farm to fork », en soulignant « le besoin d’une agriculture productive ». Et une agriculture rémunératrice. Jugeant la loi Egalim 1 comme un « échec », elle veut faire appliquer la loi Egalim 2 de « manière forte ».

 

Elle a ensuite plaidé pour « une agriculture qui produise pour toutes les bourses ». Elle a défendu devant les congressistes est invités présents à l’événement du Caf, la mise en place de chèques alimentaires pour les produits locaux et des repas à 1 € dans les cantines pour « les familles les plus pauvres ».

 

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Sur le plan de la compétitivité, Valérie Pécresse propose de diminuer les cotisations vieillesse de 30 % et de pérenniser le dispositif TO-DE (comme le candidat Emmanuel Macron, lire l’encadré). La présidente de la Région Île-de-France veut aussi chasser la surtransposition des normes avec un « comité de la hache » comme arme. Elle a taclé au passage le président de la République en l’accusant de ne pas avoir tenu sa promesse de l’arrêt de cette surtransposition. « Pourquoi les ZNT (zones de non-traitement) ne sont pas fixées au niveau européen ? » s’est-elle interrogée.

 

Ce comité gouvernemental aura la lourde tâche de réaliser la « revue de toute la réglementation française ». « Il va falloir dénormer, débureaucratiser », a-t-elle scandé. La candidate de droite viserait en premier lieu, dans les 100 premiers jours de son quinquennat, les normes réglementaires en supprimant celles qui participent à cette surtransposition.

 

Pour les mesures législatives, elles seraient supprimées dans une loi présentée au premier semestre de 2023. Enfin, les normes européennes feraient l’objet de renégociations à Bruxelles menées par les ministres concernés. Elle a aussi promis qu’il n’y aurait pas d’interdiction de produit phytosanitaire sans alternative.

 

Sur le sujet des retraites, Valérie Pécresse propose une réforme globale qui aurait pour conséquence qu’un agriculteur ne puisse pas partir en retraite avec une pension en dessous du Smic net. Elle souhaite aussi augmenter « l’aide à la mutuelle complémentaire santé pour les personnes qui ont des petites retraites, jusqu’à 2 000 € pour un couple » et indexer automatiquement les retraites dès 2 % d’inflation.

 

Interrogée sur la mise en place d’une loi foncière, la candidate s’est montrée quelque peu hésitante. « La notion de loi foncière dépend de ce que vous voulez mettre dedans. Il faut que vous me l’expliquiez. Est-ce que le bon outil c’est une loi ? », a-t-elle demandé aux membres du Caf présents sur scène.

 

Elle a rapidement défendu la solution des outils de portage du foncier et rappelé sa volonté de défendre un « modèle familial » des exploitations. Pour cela, Valérie Pécresse propose d’exonérer les transmissions (jusqu’à 95 % en cas de succession et exonération des plus-values en cas de cession qui existe déjà dans certaines proportions et conditions) et de mettre en place « le compagnonnage » du cédant auprès du jeune installé permettant au premier de majorer le montant de sa pension de retraite.

 

Éric Zemmour fait un focus sur la sécurité

« Dans chaque paysan, il y a une forme d’héroïsme discret. » C’est avec ces mots flatteurs qu’Éric Zemmour a entamé son grand oral. Le candidat du parti Reconquête ! regrette la situation des agriculteurs « pris au piège » en raison de « l’arrogance parisienne » et de l’idéologie européenne qui les étouffe sous les taxes. « Votre situation me révolte et je suis en colère et cette colère saine je vais la porter jusqu’à l’Élysée », a-t-il insisté.

 

Éric Zemmour, candidat du parti Reconquête ! devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte
Éric Zemmour, candidat du parti Reconquête ! devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte

Le sujet de la sécurité « cher au cœur » d’Éric Zemmour n’a pas été éludé. Face aux « bandes d’étrangers qui viennent voler » les agriculteurs, il veut mettre en place ce que « les Suisses appellent le droit excusable. Ce dernier permet aux juges d’apprécier s’il y a légitime défense pas seulement au regard de la proportion de la réponse par rapport à l’attaque, mais aussi au regard de la peur et la violence ressentie par l’agressé. Il précise qu’il ne veut pas non plus transformer la « France en Far West ».

 

Le projet agricole d’Éric Zemmour ne se résume pas à la sécurité et ses ambitions tiennent en quelques mots : il souhaite que les agriculteurs vivent dignement de leur travail. Pour ce faire, il appelle à en finir avec les centrales d’achat pour que la voix des agriculteurs soit entendue. « La distribution ne doit pas être seule à décider de l’écoulement de votre production », juge Éric Zemmour.

 

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Le candidat souhaite aussi développer les débouchés locaux pour les produits français. « Les entreprises et les écoles doivent prendre leur part dans la sauvegarde des savoir-faire locaux français. Il faut donc augmenter les produits locaux dans la restauration collective », a détaillé Éric Zemmour.

 

Pour que les jeunes « retrouvent le chemin des champs », il propose d’exonérer d’impôts toutes les transmissions familiales et de « relancer massivement l’apprentissage. Dans son programme, Éric Zemmour appelle à remplacer la main-d’œuvre étrangère par des innovations, notamment des robots.

 

Durant sa prise de parole, il s’est montré plus modéré. En effet, il propose, quand il n’existe pas d’innovation permettant de remplacer la main humaine, d’autoriser la main-d’œuvre étrangère à venir travailler mais seulement, « pour la saison et s’ils repartent après ». Avec une préférence pour que cette main-d’œuvre soit européenne.

Avec un discours personnel, Jean a conquis la salle

Chacun pourra dire qu’il y était. Ovationné dès son entrée, Jean Lassalle a clôturé ce grand oral par une prestation qu’il était sans doute le seul à pouvoir réaliser. Après avoir avoué sa « sympathie personnelle » à Christiane Lambert, présidente du Caf, le député des Pyrénées-Atlantiques a pris le temps de prendre ses marques sur la scène de Micropolis.

 

Jean Lasalle, candidat du parti Résistons ! devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte
Jean Lasalle, candidat du parti Résistons ! devant le Conseil de l’agriculture française le 30 mars 2022. © A. Marcotte

« J’ai 10 minutes. Où est-ce qu’il est le minuteur ? J’ai en déjà passé quelques-unes. Tant pis, il faut savoir se mettre à l’aise, rentrer en communion et après on fait ce qu’on peut », a-t-il déclaré en suscitant le rire du public présent. Des rires qui ponctueront toute la prestation du candidat de Résistons !.

 

« Mesdames et messieurs, mes frangins, nous avons beaucoup de points communs. » Le show pouvait commencer. Jean Lasalle a d’abord livré sa vision personnelle de l’agriculture et de la ruralité, teintée d’un certain romantisme. « Il faut replacer les hommes et les femmes dans le projet, pour une France authentique tout en défendant les exploitations à taille humaine. »

 

« J’ai besoin d’un État qui pense d’abord à la France avant de penser au monde entier », a-t-il poursuivi. Le candidat veut reconstruire l’organisation des territoires avec un État davantage protecteur que contrôleur. « On est assez contrôlés. Pas besoin de payer de préfets au prix où on paye. Je n’en veux pas au préfet, non. Ce ne sont pas les pires. Par contre, il y a quelques gars et quelques filles à la DDTM…, a-t-il avoué sans oser terminer sa phrase.

 

Après une première partie d’un discours qui s’est voulu intimiste avec la salle comme l’ont témoigné les nombreux « Tu vois ce que je veux dire » lancés à un public amusé, le candidat est rentré un peu plus dans le détail de ses propositions grâce aux questions posées par les membres du Caf.

 

Sur les 3 milliards qu’il promet aux campagnes qualifiées de « grande cause nationale », Jean Lasalle a expliqué avec sa voix rocailleuse qu’il les prendrait sur les fonds versés par la France au budget européen. « Il y aura un référendum sur l’utilisation de ces 3 milliards d’euros. C’est un effort colossal à faire. Il faut préparer l’opinion pour que la France reprenne conscience qu’il n’y a pas de priorité plus brulante que celle de relancer et de sauver son agriculture. »

 

Dans son programme, le candidat propose de créer un « ticket paysan », l’équivalent d’un ticket restaurant qui serait seulement orienté vers les produits agricoles de producteurs locaux. Un ticket qui serait financé en partie par l’État.

 

Interrogé sur le sujet de la prédation, il a estimé que « les ours, les loups et les lynx n’avaient rien à faire dans les troupeaux » tout en ajoutant qu’il y a « assez de territoires où la sauvagine a tout ensauvagé ».

 

La dernière question qui lui a été posée a porté sur le choix de son ministre de l’Agriculture s’il était élu à l’Elysée. « Ce sera celui qui l’aura le plus mérité », a-t-il répondu sur un ton laconique. Et d’ajouter qu’il serait celui sur qui il peut compter « comme au sein d’un commando de six hommes attaquant une base de 250 000 hommes où la défaillance d’un seul des six coûterait la vie des cinq autres ».

 

Assurant qu’il l’indiquerait au Caf le nom de l’heureux élu dès qu’il l’aurait choisi, Jean Lassalle a ensuite clôturé son oral. « J’espère au moins ne pas vous avoir déçu » ont été ses derniers mots avant de sortir de scène.

(1) Seuls les candidats ayant totalisé plus de 2 % d’intention de vote au sondage Ifop en date du 9 mars 2022 ont été invités. Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo et Yannick Jadot ont décliné l’invitation.