Avec la crise sanitaire, la notion de souveraineté alimentaire revient sur le devant de la scène. Si plusieurs acteurs affichent une certaine convergence pour ce sujet, force est de constater que les visions de la mise en pratique sont bien différentes, comme on a pu le voir au congrès de « France Grandes Cultures », syndicat spécialisé de la Coordination rurale le 1er février 2022 à Vendôme (Loir-et-Cher).

 

Thierry Pouch, économiste à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), était un des invités de ce débat. Il a mis le doigt sur l’épineuse question des importations de protéines. « Les importations rendent dépendante la nation qui importe, elle est à la merci des tensions politiques ou des aléas climatiques », a-t-il souligné.

 

L’économiste met en exergue l’accord de libre-échange conclu avec les États-Unis sur l’importation de tourteaux de soja, qui date des années 1960 et qui n’a jamais été renégocié. « La France affirme son ambition protéique avec de multiples plans. Mais pour quel résultat ? »

Le soja au détriment du blé ?

Puis, il jette un pavé dans la mare. « Il faut cultiver du soja, d’accord, mais sur quelle surface ? au détriment du blé ? » Autrement dit, les exportations de blé français (la moitié de la production) doivent-elles diminuer afin de faire baisser les importations de soja ?

 

« C’est tabou pour certains, mais l’exportation tient une place excessive et contre-productive pour nos agriculteurs et nos filières », répond Frédéric Courleux, assistant parlementaire d’Éric Andrieux, député européen socialiste (PSDE). « Cela nous coûte d’être exportateurs de céréales, au moins de 40 €/t, soit des milliards pour l’agriculture européenne tous les ans. Se réjouir d’exporter une production non transformée est un non-sens. Le chiffre des exportations de blé est une mauvaise nouvelle pour l’agriculture française. Notre marché naturel est l’Union européenne, nous devons assurer sa sécurité alimentaire en priorité. »

 

L’économiste de l’APCA ne voit pas l’exportation de cette manière. Pour lui, c’est une manne financière de plusieurs milliards d’euros dont la balance commerciale française aurait bien du mal à se passer. « Si on n’y va pas, la Russie ou la Roumanie iront à notre place. »

Des outils pour réguler

Pour Thierry Pouch, le verdissement de la politique agricole va dans le sens contraire de la souveraineté alimentaire. « Avec le Green Deal, la Commission européenne prend des risques sur la production. Si celle-ci recule, il faudra augmenter les importations. Face à une Europe herbivore dans un monde carnivore, la souveraineté alimentaire mérite d’être réaffirmée. C’est avant tout une affaire d’agriculteurs et d’État. »

 

Pour l’assistant parlementaire européen, la souveraineté alimentaire européenne doit passer par la mise en place des outils de régulation. Depuis quatre ou cinq ans, l’Europe change de paradigme face aux accords internationaux. « Il existe un attirail de mesures pour restreindre les importations, tant au niveau quantitatif que qualitatif. L’importation de viande ne respectant pas « l’antibiorésistance » vient d’être interdite. La Commission doit prendre davantage ses responsabilités pour activer ces mesures », plaide Frédéric Courleux. Pour lui, l’Europe devrait mobiliser les stocks stratégiques alimentaires. « Avec à peine trente jours de réserve, nous sommes très démunis. Les Chinois sont à plus de neuf mois… » Sur les 27 pays européens, seuls sept possèdent des stocks de céréales.