Il y aura 25 à 30 % de récolte en moins au niveau national, et des pertes jusqu’à 50 % en région Centre et Bourgogne. C’est un décrochage historique des rendements en blé tendre, dont seulement une partie sera valorisée en blé meunier, le reste devant être bradé en blé fourrager. C’est du jamais vu, avec des pertes de 400 à 700 €/ha dans un grand quart Nord-Est, s’inquiète l’AGPB, l’association spécialisée en blé de la FNSEA. Au mieux, la moisson couvrira les charges, mais il n’y aura pas de revenus. Parfois, il y aura même des dettes.

10 à 20 % en grandes difficultés

 

Il est encore un peu tôt pour cerner l’ampleur des dégâts. D’après Orama, la section « grains » de la FNSEA, quatre exploitations céréalières sur dix vivraient en 2016 leur quatrième année de revenu négatif. Pour ces exploitations déjà fragilisées, le choc sera encore plus dur à encaisser. Dans le Loiret, la chambre d’agriculture craint pour la pérennité de 20 à 25 % des exploitations. 10 % seraient à la limite du dépôt de bilan. Les céréaliers et les polyculteurs-éleveurs sont les plus touchés. Même diagnostic en région Centre, où deux tiers des exploitations étaient déjà identifiées en situation « à risque », voire « critique » en 2015 par le Cerfrance Alliance Centre.

 

Les premiers chiffres du terrain sont alarmants. « Dans l’Aube et la Haute-Marne, les exploitations céréalières sont passées d’un résultat moyen avant impôt de 123 €/ha sur la période 2009-2013, à 23 €/ha en 2014 et 0 €/ha en 2015, relève Éric Gauthrin, directeur du conseil au Cerfrance Sud Champagne. 2016 sera la troisième mauvaise année, avec un déficit de 300 €/ha et un EBE (excédent brut d’exploitation) nul. En gros, il n’y aura rien, ni pour payer les annuités, ni pour se rémunérer ! »

 

Le calcul est vite fait. En blé tendre, par exemple, avec des rendements divisés par deux, la moisson et les aides Pac dégageront péniblement 700 €/ha… Bien moins que les dépenses de 1 200 €/ha engagées ! En ajoutant une rémunération de 100 €/ha, pour retirer l’équivalent d’un Smic sur une exploitation moyenne de 150 ha, les besoins sont en moyenne de 1 300 €/ha (voir simulation ci-dessus). Il manquera donc au bas mot 500 €/ha pour équilibrer les comptes.

Seules un tiers des surfaces assurées

 

«Ceux qui ont eu la prudence de souscrire une assurance récolte pourront espérer 100 à 300 € d’indemnités par hectare», estime Cyril Durand du Cerfrance Alliance Centre. Mais à peine plus d’un tiers des surfaces en grandes cultures étaient assurées contre les aléas climatiques en 2016, et contre les inondations du printemps. Chez Groupama, la moitié des trois millions d’hectares sous contrat ont déjà fait l’objet d’une déclaration de sinistres. Même proportion chez Pacifica. L’indemnisation sera fonction des pertes de rendement (à la culture) et de la franchise choisie (de 20 à 30 % en général). Les versements devraient intervenir dans les deux mois.

 

Les pertes sur céréales pourront dans certains cas être compensées par d’autres productions. Mais l’ardoise des dettes sera souvent longue... Pour lutter contre le défaitisme, et en cas de grandes difficultés, les OPA sont unanimes : il ne faut ni culpabiliser ni rester seuls, mais se faire accompagner. Plusieurs structures sont mobilisées (voir encadré ci-dessous).

Des aides fin septembre et le 16 octobre

 

En plus de résorber les dettes de la campagne 2016, les producteurs ont un deuxième défi à relever : comment financer la campagne 2017 ? « Il faudra 450 à 550 €/ha d’intrants (engrais, semences, phytos) et 150 à 200 €/ha pour le fioul, les pièces et la main d’œuvre. Soit 750 €/ha de fonds de roulement nécessaires », estime Cyril Durand. Selon l’agence de conseil en stratégies de marché Agritel, il faudrait l’équivalent de 1 000 €/ha pour régler les dettes de 2016 et acheter les intrants de la nouvelle campagne.

 

Où trouver de la trésorerie ? Avant toute chose, chacun doit faire le bilan de sa situation, insistent les conseillers agricoles, avec un diagnostic et un prévisionnel. Ensuite, il s’agira d’activer tous les leviers possibles.

 

À la fin septembre, promet le ministère de l’Agriculture, le solde des aides Pac de 2015, soit environ 10 %, sera versé… Pour les aides de 2016, il garantit un acompte de 90 % des apports de trésorerie de 2015, versé le 16 octobre. Soit la majeure partie des aides, au lieu de la moitié habituellement : une façon de se « rattraper » du retard de 2015 ?

 

Les dispositifs du « plan d’urgence » annoncés par le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll le 27 juillet dernier, permettent déjà des reports ou prises en charge. Les budgets devraient être ajustés en septembre. Les Régions réfléchissent aussi à des soutiens. La plupart prévoit de statuer début septembre sur les modalités de ces propositions, en concertation avec les OPA.

Trouver du cash

 

En attendant, il est conseillé de prendre l’initiative d’une concertation avec la banque, les créanciers et les fournisseurs, pour trouver des solutions amiables pour des délais de paiement et/ou des avances.

La banque sera inévitablement sollicitée, pour réinjecter de la trésorerie et aménager les remboursements. L’AGPB voudrait faciliter l’accès aux prêts de trésorerie, avec une garantie de la BPI et remboursables avec un différé « substantiel » (supérieur à un an).

 

Certains établissements proposent un report des annuités de 2016 en fin de tableau, sans frais : l’agriculteur n’aurait que le surcoût d’intérêts, du fait de l’allongement de la durée. La consolidation de plusieurs prêts en un nouvel emprunt à moyen terme peut donner de l’air… Mais cela se répercutera en charges supplémentaires lors de la campagne prochaine. Et attention aux garanties supplémentaires et au surcoût !

 

Certains seront contraints de décapitaliser, en revendant du matériel ou du foncier. Ils pourraient être 10 à 20 % à le faire dans l’Aube, relève le centre de gestion. D’autres devront se mettre sous la protection du tribunal, en déposant le bilan pour geler les dettes. Pour ces dernières démarches, un accompagnement (le plus tôt possible !) est nécessaire.

Repenser les charges de mécanisation

 

Ces difficultés vont-elles relancer les réflexions sur la robustesse des systèmes céréaliers? Pour les conseillers de gestion interrogés, il faut d’abord s’attaquer aux annuités. Elles représenteraient près d’un tiers des charges de production des grandes cultures, de l’ordre de 250 à 450 €/ha. Beaucoup d’investissements, réalisés dans les bonnes années 2011-2012 et financés sur cinq à sept ans, sont encore à payer… Et les échéances sont impossibles à honorer cette année.

 

Pour Cyril Durand, il faudrait viser un niveau d’annuités de 200 €/ha aligné sur un niveau moyen d’EBE revu à la baisse, à 400 €/ha en production céréalière. Et pour cela, recourir davantage à l’entraide et au partage de matériel.

 

Et puis, c’est le système dans son ensemble qu’il faut revoir, encourage Eric Gauthrin, afin de le rendre plus résilient. Pour consolider l’exploitation, la diversification des sources de revenus et de capital peut être envisagée. Si tous les revenus dépendent des seules céréales, il est sage de s’assurer contre les aléas climatiques, avec un niveau de franchise adapté. En attendant, il faudra compter plus de cinq ans pour se « remettre » financièrement du déficit de 2016, estiment les conseillers.

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