«Le nombre d’agriculteurs à temps partiel va augmenter dans les prochaines années. Ils continueront à vivre à la campagne mais auront besoin d’un revenu extérieur à la ferme. » Quand, en 2006, la commissaire européenne à l’Agriculture, Mariann Fischer Boel, a prévenu d’un nécessaire accroissement de la pluriactivité chez les agriculteurs, sa prise de position a été vécue comme un coup de semonce en France.

Vivre de l’agriculture

« Mariann Fischer Boel voudrait une sous-rémunération chronique des paysans », a dénoncé la Confédération paysanne. « Vos propos ont pour objectif de préparer la classe paysanne européenne à endosser l’habit des “intermittents de l’agriculture” », a commenté Pierre Pagesse, président du Moma (Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture). « Oui à la pluriactivité choisie, non à la pluriactivité subie ! », a scandé le président de la FNSEA de l’époque, Jean-Michel Lemétayer.

La même année, les taux de pluriactivité agricole variaient en Europe de 60 % pour les Suédois à 20 % pour la France et la Belgique, selon Euro­stat. Au sein d’un continent divisé, la danoise Mariann Fischer Boel voulait mobiliser les derniers de la liste, expliquera-t-elle, afin d’anticiper et compenser la baisse annoncée des aides de la politique agricole commune. Mais derrière les enjeux économiques, sa formule a surtout touché à l’identité et à la dignité des agriculteurs, en donnant le sentiment, une nouvelle fois, d’une fatale précarité du métier.

En 2021, l’éleveuse Lucie Marescal, âgée de 26 ans, fait fi du débat et de ses a priori. Elle travaille en dehors de la ferme « pour garder le contact », assume-t-elle. Les temps ont changé. Et la perception de la pluriactivité, comme une opportunité de développement et d’épanouissement, a gagné du terrain. Installée depuis quatre ans aux côtés de ses parents sur une ferme laitière en Normandie, Lucie Marescal a besoin « de voir autre chose ». Chauffeuse de tracteur, elle réalise diverses activités pour le compte de ses voisins : « Je ne le fais pas pour l’argent, mais parce que ça me plaît et que je refuse de m’isoler. »

« Je ne veux pas choisir »

Olivier Bidault a réalisé de son côté un rêve. Celui de vivre de ses passions. Polyculteur-éleveur aux côtés de son frère, il a connu plusieurs vies. Commercial puis logisticien dans le Sud-Ouest, il est revenu en 2005 au Tilleul-Lambert, dans l’Eure, « parce que la terre me manquait ». Il cultive désormais du blé, du colza, de la betterave sucrière, du lin, produit du cidre et élève du poulet fermier, abattu et transformé à la ferme. Le soir, il s’adonne à la sculpture. À partir de ferraille issue du monde agricole, cet homme de 52 ans crée des figures et des animaux qu’il vend et expose, comme lors du dernier salon des artistes indépendants de Rouen. Dans son atelier, il décompresse. « Je ne pourrais pas vivre de la sculpture, raconte Olivier Bidault, affilié à la MSA et à la Maison des artistes. Pour rien au monde, je voudrais cesser d’être agriculteur. Je ne veux pas choisir. »

Jongler avec plusieurs activités n’est pas nouveau au sein de la profession. Le secteur est même considéré comme pionnier en la matière, d’abord par nécessité : pour espérer vivre dans les territoires ruraux les plus isolés, il a fallu inventer des métiers. La pratique d’activités à côté de l’acte de production s’est beaucoup développée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, selon une enquête du Centre d’étude et de prospective du ministère de l’Agriculture parue en 2020 (1). Mais s’il n’est pas nouveau, « le phénomène connaît un regain, note la géographe Hélène Tallon (2), consultante et chercheure associée à l’UMR Innovation de Montpellier (Inrae, Cirad, Supagro). Depuis vingt ans, il se développe à bas bruit et se structure. »

La pluriactivité, définie par le droit du travail comme « l’exercice simultané ou successif, par une même personne physique, d’activités professionnelles différentes », concerne désormais un chef d’exploitation sur quatre en France, selon les dernières données du ministère de l’Agriculture, qui manquent en la matière. Longtemps, la pluriactivité a, par exemple, été rattachée aux seules petites exploitations qui sont les premières à y avoir recours. En réalité, « les pluriactifs font partie des invisibles, reprend Hélène Tallon. On les retrouve aussi sur les grandes exploitations, mais le terme y est rarement employé car encore trop associé à la précarité. »

Une solution en zone périurbaine

Selon la MSA, un retraité agricole a cotisé en moyenne auprès de trois caisses. C’est dire l’invisibilité. La pluriactivité est par ailleurs souvent abordée par le prisme des activités saisonnières en montagne. « C’est en zone périurbaine qu’elle est pourtant la plus développée, le phénomène étant observable dans l’ensemble de l’Europe », note Hélène Tallon. Faute de foncier à disposition, devenir salarié au sein d’une coopérative ou d’une entreprise de travaux agricoles pour les activités annexes les plus répandues peut se révéler très pertinent pour générer du revenu. La logique est suivie par les ménages agricoles. En moyenne, seul un tiers de leurs ressources provient désormais de l’activité agricole, note l’Insee. La majorité de leurs revenus sont issus d’autres activités, en particulier celles du conjoint, et d’un cinquième du patrimoine.

Des aides Pac en suspens

Les syndicats agricoles ont pris conscience de l’attrait généré par la pluriactivité. En témoignent les débats actuels sur l’agriculteur actif et de son accès aux aides Pac. Les pluriactifs, exclus jusqu’ici, figurent enfin dans les discussions et divisent. La Coordination rurale (CR) défend « une définition la plus large possible de l’agriculteur actif », la limitant aux seules conditions d’être redevable des cotisations Amexa et d’exercer des activités agricoles selon l’article L. 311-1 du code rural. « La pluriactivité et la diversité de notre agriculture française sont une chance. Pourtant, les pluriactifs restent mal vus par certains agriculteurs et les contraintes liées à leur statut restent réelles », déplore Sophie Michaux, responsable du service étude au sein de la CR.

Même discours pour la FNSEA (lire l’encadré ci-contre), qui a décidé d’ouvrir ses portes aux nouveaux arrivants : « Tout agriculteur autonome dans ses décisions doit pouvoir accéder aux aides Pac. Nous mettons toutefois une limite, celui de l’âge légal de départ à la retraite à taux plein, soit 67 ans à l’heure actuelle », note Luc Smessaert, vice-président du syndicat majoritaire.

La position de Jeunes agriculteurs (JA) se distingue sur le sujet de celle de ses aînés : le syndicat souhaite borner l’accès aux aides des pluriactifs par un montant maximum des revenus extérieurs. « Des crises ont contraint des agriculteurs à recourir à la pluriactivité. C’est pourquoi nous voulons que ces derniers soient aidés comme les autres, à condition toutefois que leur activité extérieure soit limitée à un montant de revenu, selon le même principe d’octroi de l’ICHN. Pourquoi percevoir une subvention quand ça va bien ? », interroge Basile Faucheux, vice-président de JA. La Confédération paysanne acquiesce : les pluriactifs générant des revenus extérieurs d’un certain montant ne doivent pas accéder aux aides européennes. « La pluriactivité peut être un choix personnel assumé ou un besoin pour arriver à des revenus nécessaires pour la famille, mais il faut mettre des limites. Quelqu’un qui bénéficie de revenus extérieurs importants n’a pas besoin d’aide », estime Laurence Marandola, secrétaire nationale du syndicat. Dans la dernière ligne droite des débats sur la future Pac, le critère du revenu ne devrait toutefois pas être retenu, en raison de son caractère discriminant selon le droit européen.

Mais globalement, la roue tourne : naguère associée à la précarité, la pluriactivité se fait aujourd’hui remarquer pour ses revenus extérieurs trop élevés. Malgré les résistances et les demandes d’anonymat nombreuses pour cette enquête, elle progresse donc dans la discrétion. Et si la question du statut domine en public, celle de l’organisation interroge le plus en coulisse.

Rosanne Aries

(1) 2019, Actif’Agri. Transformations des emplois et des activités en agriculture, Centre d’études et de prospective, ministère de l’Agriculture.

(2) Hélène Tallon est notamment l’auteure de la thèse Pluriactivité et accompagnement : un territoire à l’épreuve. Une expérimentation par la formation menée dans le Haut-Languedoc (Hérault).

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