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En montagne, ICHN, pluriactivité et vente directe

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La ressource fourragère est fragilisée par les sécheresses et une forte pression de pâturage, explique Benjamin Granet (photo). © B. Lafeuille

Les aides Pac sont essentielles pour maintenir en montagne des élevages comme celui de Benjamin Granet, producteur de chevreaux broutards.

Le village de Vallouise-Pelvoux, dans les Hautes-Alpes, est perché à 1 600 m d’altitude. La route qui y mène traverse des paysages magnifiques qui attirent des touristes, été comme hiver. Mais en automne, les villages semblent endormis, la plupart des commerces sont fermés… La montagne, hors saison, tourne au ralenti. Des hommes et des femmes, cependant, l’habitent et la font vivre toute l’année. À la tête d’un cheptel de 70 chèvres allaitantes, Benjamin Granet est de ceux-là. Il est aussi moniteur de ski en hiver. Justement la saison où les animaux, rentrés en bergerie, lui donnent le plus de travail, jusqu’à un pic en mars au moment des naissances. « L’hiver, c’est deux heures de travail à la ferme le matin, deux heures le soir, et huit heures de ski dans la journée, résume l’éleveur. L’activité agricole m’occupe bien plus que le ski : je déclare 1 100 à 1 500 heures chaque année à la MSA, contre 500 à 550 heures comme moniteur, selon l’enneigement. Pourtant, mon chiffre d’affaires agricole est à peine supérieur à celui du ski ! »

Il a choisi de se positionner sur un créneau inexploité, avec du chevreau broutard vendu en direct. « Les chevreaux tètent leur mère jusqu’au sevrage. Ils passent tout l’été en montagne avec le troupeau, qui pâture des prairies naturelles et consomme du foin local. Toute la viande est vendue en direct à 15 €/kg, pour un chevreau entier ou un demi. » Les débouchés sont là, mais la vente directe prend du temps, souligne l’éleveur. « Il faut trouver les clients, faire la mise sous vide, livrer… De plus, j’ai des frais pour l’abattage (environ 12 €/chevreau), la découpe par un boucher… »

Indispensable ICHN

Au final, malgré une bonne valorisation des produits, les aides Pac représentent les deux tiers de son chiffre d’affaires agricole. L’ICHN (indemnité compensatrice de handicaps naturels) en constitue la plus grosse partie, complétée par les primes caprines pour les 70 mères et les aides du plan loup.

Il faut dire qu’à 1 600 m d’altitude, les handicaps naturels ne sont pas un vain mot. Ils se font sentir dès la construction du bâtiment d’élevage. Celui-ci nécessite un terrassement important à cause de la pente, une charpente et une inclinaison de toit adaptées à la neige… Résultat : la bergerie en bois, de 300 m2, a coûté 60 000 €, soit 200 €/m2. Et l’éleveur a dû batailler pour la construire. « Les résidences secondaires ont bloqué le permis de construire car il faut, normalement, une distance d’au moins 50 m avec la première maison habitée. Or, avec la pente, je ne pouvais pas aller plus loin que 37 m. Je suis allé voir des élus, j’ai écrit au préfet et aux députés et j’ai même fait appel au médiateur de la République (1). J’ai obtenu une dérogation au bout de deux ans de bataille. »

Tensions sur les fourrages

La bergerie est finalement sortie de terre. mais sans les panneaux photovoltaïques initialement prévus sur le toit. Car entre-temps, les tarifs de rachat avaient plongé et n’étaient plus intéressants. « Sinon, j’aurais stoppé la double activité : je n’aurais plus skié que pour le plaisir », plaisante-t-il. L’arrêt de la double activité n’est, de fait, pas une option. La partie agricole ne suffit pas à lui assurer un revenu. En outre, l’augmentation du cheptel n’est pas envisageable : « La montagne serait trop petite ! »

La disponibilité en fourrages est le nerf de la guerre, vu la rudesse du climat. « On ne sait jamais quand la neige va arriver ni combien de temps elle va durer : on peut en avoir jusqu’en mai », témoigne l’éleveur, qui prévoit deux cents jours de stocks fourragers. Il exploite 30 ha dont 5 ha en propre, 8 ha en location et le reste en estives communales.

Des terrains souvent escarpés et « hypermorcelés » : certaines parcelles font 2 m2 ! Avec l’application des prorata, les 30 ha ne représentent plus que 14,5 ha éligibles aux droits au paiement de base (DPB). Surtout, ils suffisent tout juste à couvrir les besoins fourragers.

Acquérir du terrain pour sécuriser ses stocks ? Hors de question : « J’ai déjà un emprunt pour la bergerie et les 5 ha de terrain. Je ne peux pas rivaliser avec certains éleveurs transhumants, qui peuvent avoir de très gros cheptels, car ils n’ont pas besoin de faire de stocks pour l’hiver. Eux touchent beaucoup d’aides couplées, ce qui leur laisse les moyens d’investir dans le foncier. » La présence du loup complique encore le partage de l’espace. Son cheptel, qui passe tout l’été en estive sans gardiennage, n’a jamais été attaqué par le prédateur. « Mais les patous qui protègent les gros troupeaux risquent d’agresser mes bêtes qui naviguent en liberté. »

Ce qu’il aimerait, c’est que les pâturages, privés comme communaux, soient administrés par une association foncière pastorale (AFP). « Cela permettrait de gérer durablement la ressource, ensemble, en répartissant les terres et en contrôlant la pression de pâturage. Et l’AFP aurait des moyens financiers pour défricher et remettre en état des terrains. » Car il faut imaginer, sous les broussailles, le paysage tel que l’avaient modelé les générations précédentes d’agriculteurs. Un ancien du village nous le raconte : des terrasses, des haies, des canaux…

La gestion durable de la ressource devient d’autant plus préoccupante que les sécheresses estivales se sont succédé ces dernières années. En 2019, le déficit d’herbe sur la campagne est estimé entre 30 et 40 % pour les Hautes-Alpes, comme en 2017. Les modalités de partage des espaces communaux peuvent s’en trouver modifiées, exacerbant les tensions entre éleveurs. Mais l’AFP dont rêve Benjamin n’est pas près de voir le jour : ils ne sont que deux à défendre ce projet. Il sourit : « En fait, la montagne est déjà trop petite. »

Bérengère Lafeuille

(1) Renommé « défenseur des droits », il peut être saisi gratuitement en cas de litige avec l’administration.

Quelques repères

Deux tiers des exploitations des Hautes-Alpes sont spécialisés en élevage, principalement en ovins-caprins. 90 % de la surface agricole du département est occupée par des surfaces en herbe.

La SAU moyenne des exploitations est de 107 ha, en incluant les pâturages collectifs. La majorité des surfaces d’alpage (estives) appartient aux communes.

La plupart des ovins estivés sont originaires du département. Certains élevages de montagne pratiquent une transhumance inversée : ils descendent l’hiver en plaine.

Besoin accru d’aides

Les aides Pac, qui constituent la majorité du revenu agricole en montagne, ne suffisent pas à combler l’écart de revenu avec la plaine. En montagne, en France, le revenu agricole moyen par travailleur s’établit à 59 % du revenu agricole hors montagne, toutes aides Pac incluses (1).

En Paca, les élevages ovins et caprins affichent un revenu hors aides négatif. L’ICHN, dégressive et plafonnée à 75 ha, est particulièrement cruciale pour les petits et moyens élevages. Dans les Hautes-Alpes, l’ICHN a représenté 23,6 M€ en 2016, soit 42 % du total d’aides Pac.

(1) En moyenne sur 2004-2017 (source : DG Agri)

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Cet article est paru dans La France Agricole

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