Trois cent quatre-vingt mille tonnes, c’est le stock public de poudre de lait écrémée qui continue de vieillir sous les hangars européens (voir La France agricole du 2 février, p. 19). Un stock constitué à l’été 2016, à la suite de la période d’abondance laitière post-quota. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la revente de cette poudre est laborieuse. En janvier dernier, la Commission n’aurait accepté de céder que 1 864 t au prix de 1 190 €/t… Début février, le cours européen tombait à 1 350 €/t, soit 345 € sous le prix d’intervention.

Le 29 janvier dernier, le Conseil des ministres de l’Union européenne (UE) décidait, sur proposition de la Commission, de suspendre le mécanisme d’intervention sur la poudre pour 2018. Sans pour autant mettre en place un mécanisme de régulation de la production laitière. Pour Véronique Le Floc’h, présidente de la section lait de la Coordination rurale (CR), « c’est la double peine pour les éleveurs : des stocks et pas d’intervention ! Si la production augmente, le surplus va se reporter sur du stockage privé, avec un impact inévitable sur le prix du lait. »

Quant aux États membres, « ils s’en lavent les mains, résume un observateur. Ils considèrent que c’est à Phil Hogan (le commissaire européen à l’agriculture, Ndlr), qui a tardé à prendre la mesure de la crise, de résoudre cette équation. Or à ce jour, la situation est devenue insoluble. » Ni l’aide aux plus démunis, ni l’incorporation de la poudre dans l’alimentation animale ne sont faciles à appliquer. Selon l’Institut de l’élevage, « Bruxelles veut intervenir à minima sur le marché de la poudre maigre, tant que le prix du lait ne se déprécie pas trop, grâce à la bonne tenue du marché du beurre et du fromage »…

Une collecte européenne en hausse

À condition que la hausse de la production laitière en Europe et dans le monde ne vienne pas jouer les trouble-fêtes. Le ministère de l’Agriculture américain table sur une hausse de sa collecte nationale de 1,7 % pour le premier semestre 2018. Le pays compte des stocks privés de poudre de lait écrémé exceptionnellement élevés : près de 150 000 t fin 2017 (+ 50 % en un an). Dans l’UE, la collecte a progressé de 2 % en 2017, et même bondi de 4,8 % lors du dernier trimestre. Une dynamique insufflée par la remontée du prix du lait à partir de juillet 2017, tiré par le cours du beurre, ainsi que d’excellentes récoltes fourragères à l’automne. Certains éleveurs ne s’y sont pas trompés et ont rouvert le robinet à lait. À l’image des Néerlandais, quitte à enfreindre la loi… (lire ci-dessous).

Des volumes encadrés en France

Si les uns parlent de « dynamisme retrouvé », d’autres s’inquiètent. Certains redoutent même une nouvelle crise de surproduction, à l’instar de celle de 2015. « Tous les ingrédients sont là, s’alarme Frédéric Courleux, économiste du think tank Momagri. En agriculture, un accroissement de production se transforme vite en crise de surproduction… » André Bonnard, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), est plus optimiste : « La tendance redevient haussière pour les cotations américaine et néo-zélandaise de poudre. La Chine a acheté comme jamais en 2017, le beurre reflambe et le fromage ne baisse pas malgré des fabrications en hausse. Et plusieurs pays européens semblent se stabiliser, à l’instar de l’Allemagne et des Pays-Bas. On ne peut pas encore dire si 2018 sera une année de surproduction ou de rééquilibrage… »

En France, les industriels semblent opter pour la prudence. Damien Lacombe, président de Sodiaal Union, est mesuré : « Nous nous devons de rester raisonnables en termes de volumes collectés. Nous allons envoyer un message de vigilance dans ce sens à nos producteurs. Les contrats permettent malgré tout de limiter le risque de surproduction. » Chez Lactalis, l’avenir s’oriente clairement vers une baisse de la production de lait conventionnel. « L’entreprise souhaite réduire la collecte de 10 % sur les cinq prochaines années, affirme Claude Bonnet, président de l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis (Unell). Nous prévoyons 5 à 6 % de cessations sur cette période. Seule une partie des volumes libérés servira à abonder les élevages souhaitant augmenter leur production. »

La régulation oubliée par l’Europe

En parallèle, tous les syndicats espèrent des États généraux de l’alimentation qu’ils contribueront à soutenir le prix du lait pour les valorisations sur le marché intérieur (voir ci-dessus).

Malgré ces mesures de régulation franco-françaises, une hausse de production à l’échelle européenne et un stock de poudre invendable pèseront inévitablement sur le prix à la production. Au risque de nouvelles explosions de colère dans les campagnes. « La situation est inquiétante car les éleveurs français n’ont pas eu le temps de reconstituer leur trésorerie », insiste Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne (CP). La CP et la CR poussent donc à la roue pour la mise en place d’outils de régulation associant l’intervention et une adaptation de l’offre à la demande via un programme de réduction temporaire des volumes, volontaire ou obligatoire. « Il faut un pilotage des marchés, plaide Aurélie Trouvé, économiste à AgroParisTech. Sans instrument de régulation des volumes, l’intervention ne peut pas être efficace. Même si on arrivait à écouler les stocks de poudre de lait, les prix poursuivront leur yo-yo. » La FNPL réfléchit plutôt à des outils comme les marchés à terme pour le grand export, ou à la régulation privée des volumes par la contractualisation – « à condition que cette dernière soit équilibrée », précise André Bonnard.