Comme beaucoup de paysans, Frédéric Signoret, éleveur dans le marais breton vendéen, est fier de son métier. Ce sentiment n’est pas proportionnelle à ses rendements ou au poids de ses bovins, mais au nombre de barges à queues noires qu’abritent ses prés. Quinze couples de cette espèce d’oiseaux menacés y auraient élu domicile… Sur à peine plus de 150 répertoriés au niveau national ! Lorsqu’il voit des oiseaux rares au milieu de ses vaches maraîchines, cet ornithologue, devenu éleveur, se dit qu’il exerce le plus beau métier du monde.

Et pourtant… « Pour beaucoup de mes voisins, je ne suis pas un vrai agriculteur, regrette-t-il. Je n’exploite pas le potentiel maximum de mes terres, je n’apporte aucun engrais, j’ai un parc de matériel de 40 000 € pour 170 ha de SAU et j’ai choisi une race locale… Tout ça ne fait pas sérieux ! » Il s’est installé à titre principal en 2005, après une période de double activité. Avec Ludivine, associée avec lui en Gaec depuis 2010, ils font désormais partie du paysage. « Mais en tant que président de la LPO (1) de Vendée, je suis l’écolo de service, ce qui complique un peu les relations », sourit-il.

Ses dix ans de salarié à la LPO l’ont motivé à s’installer. Chargé de l’animation des mesures agroenvironnementales, il constate alors que les gros budgets alloués – 4 M€ par an sur le marais breton – échouent à freiner l’érosion de la biodiversité… Et celle du nombre d’éleveurs. Loin de se décourager, ce petit-fils d’éleveur berrichon décide de prouver qu’on peut faire mieux. « Je voulais montrer qu’’il est possible à la fois de produire de la biodiversité et de gagner sa vie. J’espérais faire bouger les autres. »

La preuve par l’exemple

Au bout de deux ans, ses résultats économiques sont supérieurs à la moyenne du CER. Mais les agriculteurs plus « classiques » critiquent le poids prépondérant des aides Pac – essentiellement les MAEC. Car toutes ses terres sont en Natura 2000, et sous contrat MAEC Prairies de marais. La mesure la plus contraignante (rémunérée à 300 €/ha) consiste à laisser 20 % des terres immergées jusqu’au 1er mai. « L’herbe qui a poussé dans l’eau est moins appétente pour les bovins, mais elle est disponible en automne quand tout est sec, explique l’éleveur. On peut la valoriser par le pastoralisme. C’est plus compliqué mais économe en matériel et en fuel. »

Aujourd’hui, le Gaec, à deux associés, vend 20 à 25 veaux et 7 à 8 vaches par an. Tout en direct. Frédéric annonce un EBE de 80 000 euros en ayant payé un salarié. « Avec zéro emprunt à rembourser, cela signifie 80 000 euros de revenus. »

Selon les années, les MAEC comptent pour 40 à 60 % du chiffre d’affaires. Une fragilité ?  Si les MAEC s’arrêtent, nous devrons nous adapter, admet-il. Mais ce sera moins difficile pour nous que pour beaucoup de systèmes plus intensifs qui n’auraient que 20 % de MAEC dans leur chiffre d’affaires. Nous avons de bons revenus, des charges très faibles et moins d’heures de travail. Cela laisse de la marge pour augmenter en productivité, ou du temps pour nous former à la découpe par exemple. Nous pourrions aussi transformer en activité touristique les “sorties nature” que nous proposons gratuitement aujourd’hui. »

Pour Frédéric, la « production de biodiversité », rémunérée par les MAEC, n’est « pas plus importante que la production agricole, mais pas moins non plus. » C’est en tout cas la philosophie du réseau Paysan de nature, qu’il vient de fonder. Son but : réconcilier l’agriculture avec la nature sauvage. « Nous croyons que les agriculteurs modifieront leur rapport à la nature quand ils seront reconnus, par la société et par leur milieu socioculturel, pour leur contribution à celle-ci. Le changement ne passe pas que par l’argent, ni par la contrainte. Mais plutôt par la valeur affective que l’on pourra redonner au paysage et à la biodiversité ordinaires. J’aimerais que les agriculteurs soient fiers de dire à leurs voisins qu’une huppe niche dans leur pré. »

Bérengère Lafeuille

(1) Ligue pour la protection des oiseaux.