Les derniers chiffres de l’Atlas démographique vétérinaire, publiés le 31 juillet 2021, sont sans appel. L’an dernier, la médecine et la chirurgie des animaux de compagnie exercées de manière exclusive ou prédominante concernaient 69,8 % des vétérinaires en France, un pourcentage stable par rapport à 2019. Pour la rurale, la tendance est tout autre. « Les vétérinaires qui déclarent une activité pour les animaux de rente continuent de reculer sensiblement en 2020 (- 0,9 %) et représentent 18,1 % des inscrits. »

Un point positif est toutefois à noter : pour la première année depuis 2016, le nombre de vétérinaires déclarant une compétence pour les animaux de rente est en sensible augmentation (106 praticiens supplémentaires) en 2020 (voir l’infographie p. 54). « Les salariés du secteur libéral et les collaborateurs libéraux concourent à cette augmentation, quand le nombre de titulaires diminue », explique l’observatoire de la profession.

Tous les territoires ne subissent pas le désamour pour la rurale avec la même intensité (voir la carte ci-contre). Les différentes espèces d’animaux d’élevage ne sont pas non plus sur un pied d’égalité. Sur les 6 517 vétérinaires déclarant une compétence pour les animaux de rente en 2020, seule une poignée déclare une activité exclusivement tournée vers les animaux d’élevage. « On est dans l’archétype des filières porcines et de volailles, avec des praticiens qui exercent au sein de groupements ou de sociétés d’exercice libéral, observe Jacques Guérin, président du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV). On compte environ 250 vétérinaires en volailles, et autant en porcs. Il n’y a pas d’enjeu démographique dans ces filières qui sont globalement à l’équilibre. » La situation est nettement plus difficile pour les ruminants. « Ce sont des animaux ayant une valeur vénale à l’échelle individuelle qui nécessitent des soins d’urgence. Peu de vétérinaires ont un exercice exclusif en bovins et petits ruminants. On est plutôt sur un modèle mixte animaux de rente et canins. »

Activité rurale peu lucrative

De fait, l’activité rurale souffre d’une moindre rentabilité vis-à-vis de la médecine pour animaux de compagnie. Dans un rapport publié en février 2020, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) dépeint une situation alarmante. « Les cabinets vétérinaires ruraux et mixtes sont systématiquement confrontés à des situations d’impayés, découlant elles-mêmes de difficultés budgétaires, transitoires ou durables, que rencontrent certains éleveurs », exposent les auteurs. Ils avancent également qu’« un certain nombre d’actes, comme des interventions d’urgence sur des exploitations éloignées situées en montagne ou en zone semi-montagneuse ne s’inscrivant pas dans une tournée de visites, sont, avant même que le vétérinaire prenne sa voiture, considérés comme déficitaires. » Le temps des grandes campagnes de prophylaxie (fièvre aphteuse, brucellose, tuberculose et leucose bovine enzootique), qui représentaient jusqu’à 30 % des revenus annuels - contre 2 à 3 % désormais - est également révolu. « Aujourd’hui, l’économie de marché ne permet plus d’équilibrer la rentabilité de la pratique rurale », considère Jacques Guérin.

Dans ce contexte, certains cabinets renoncent à soigner les animaux de rente. « En conséquence, une importante charge de travail se reporte sur les praticiens qui continuent la médecine rurale », analyse le président du CNOV. De quoi rebuter de potentiels candidats. Car « les nouveaux arrivants dans le métier ont une approche différente du temps à passer au travail », confie Lionel Lafon, vétérinaire mixte à Luc-la-Primaube (Aveyron), et élu à la Fédération régionale des groupements techniques vétérinaires d’Occitanie. « Les jeunes diplômés attachent beaucoup d’importance au maintien d’un équilibre entre vie professionnelle et privée, assure-t-on chez Recrut’Vet, plateforme de recrutement spécialisée dans les métiers de la santé animale. La gestion des gardes est donc un élément regardé de près. » L’offre de postes étant supérieure à la demande, les cliniques de taille importante sont souvent préférées. « Plus une structure compte de vétérinaires, plus il y a de marges possibles sur les plannings, et moins il y a de gardes, confirme Céline Labadens-Casenave, vétérinaire mixte à Baraqueville (Aveyron). Les temps d’échanges sont aussi plus faciles autour de cas compliqués, qui peuvent inquiéter les nouveaux vétérinaires. »

Postes vacants

Certaines cliniques peuvent ainsi rester plusieurs mois, voire plusieurs années avec un poste à pourvoir. « Nous sommes quatre vétérinaires et nous cherchons­ un cinquième praticien depuis un an et demi », témoigne Lionel Lafon. Et la tendance pourrait encore s’amplifier.

Selon l’Atlas démographique vétérinaire, parmi les diplômés déclarant une compétence pour les animaux de rente, les femmes représentent 59,7 % des effectifs dans la tranche d’âge des 20 à 40 ans. Dans les plus de 50 ans, 83,8 % sont des hommes. La féminisation du métier est donc aussi un fait notable, parfois assorti de difficultés supplémentaires pour les nouvelles praticiennes (lire p. 54).

Le manque d’attractivité de certains territoires ruraux a également raison de la motivation des diplômés en sortie d’école. « J’ai commencé le métier dans une zone particulièrement enclavée, avec presque aucune infrastructure sportive ou culturelle, témoigne Audrey Nourry, vétérinaire rurale en Mayenne. C’était devenu pour moi un gros point noir dans la vie de tous les jours et c’est, entre autres, ce qui m’a motivée à changer de secteur géographique au bout de deux ans. » La possibilité d’établir une vie de famille revêt une importance particulière. « On observe des candidats ayant de plus en plus envie d’être proches de la ville où ils ont été formés, comme Toulouse, Nantes et même Paris, afin de disposer d’un certain nombre de commodités et d’infrastructures », note-t-on chez Recrut’Vet.

« Zones de fortes tensions »

Dès lors, certains territoires souffrent d’un maillage vétérinaire insuffisant. « La région Provence-Alpes-Côte d’Azur et en particulier le département des Alpes-Maritimes sont touchés de longue date par la désertification vétérinaire, retrace Jacques Guérin. Mais désormais, des zones de fortes tensions émergent au sein de bassins de production bovine allaitante, comme la région Bourgogne-Franche-Comté, et notamment le département de l’Yonne. L’offre n’a plus la capacité de répondre à la demande. Si l’on ne réagit pas maintenant, il sera trop tard. Une fois qu’un désert s’est constitué, c’est très compliqué de revenir en arrière. »

La Loi DDADUE (1), adoptée à l’Assemblée nationale le 18 novembre 2020, pourrait concourir à enrayer le phénomène de désertification. Elle autorise les collectivités territoriales ou leurs groupements à « attribuer des aides aux vétérinaires contribuant à la protection de la santé publique et assurant la continuité et la permanence des soins aux animaux d’élevage dans les zones définies comme des déserts vétérinaires ou sous-denses. » Le texte vise également les étudiants vétérinaires qui s’engageraient à y exercer durant cinq années consécutives. Si la profession salue une réelle avancée, « la fusée ne démarre pas », regrette le président du CNOV. L’arrêté devant établir les zones de déserts ou de sous-densité vétérinaire n’a toujours pas été publié. Pour Jacques Guérin, la méthode n’est pas adaptée. « Faire dans la dentelle peut conduire à des impasses. Il serait plus judicieux d’étendre cette possibilité d’attribution d’aides à toutes les zones d’élevage et de compter sur l’intelligence collective. »

Destin lié entre éleveurs et vétérinaires

Car certains territoires craignent d’ores et déjà d’être exclus de ce dispositif. « L’Aveyron ne sera sans doute pas considéré comme un désert vétérinaire, car nous avons encore un nombre suffisant de praticiens dans le département, déplore Lionel Lafon. Cela n’empêche pas les difficultés de recrutement. Nous faisons tout notre possible pour valoriser­ le métier, par exemple en distribuant des plaquettes dans les écoles vétérinaires ou en communiquant sur les réseaux sociaux. Un coup de pouce serait le bienvenu. »

Pour le CGAAER, le maillage vétérinaire satisfaisant dans certains territoires peut en effet cacher une réalité plus difficile. « Le départ des anciens, qui ont depuis leur installation accepté un niveau de contraintes élevé (gardes de nuits, week-end et jours fériés une fois sur deux, voire davantage), va poser de sérieux problèmes dans la mesure où les jeunes vétérinaires nouvellement arrivés sur le marché du travail ne sont pas disposés à accepter­ de telles contraintes », rappelle-t-il. Et de souligner que « ce problème du remplacement des anciens qui partiront bientôt à la retraite se pose aussi­ chez les éleveurs ».

L’enjeu est donc de taille. « La problématique des déserts vétérinaires en territoires ruraux est indissociable de celle du maintien et du développement de l’activité d’élevage », prévient le CGAAER. « Les destins des vétérinaires et des éleveurs­ sont liés », résume Jacques Guérin.

(1) Diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne.

Par Vincent Guyot

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