Les années passent, mais un constat perdure : les euros supplémentaires indispensables à la rémunération des éleveurs manquent toujours à l’appel. Une situation exacerbée par la hausse inédite du prix des intrants, qui dure depuis de longs mois. Alimentation du bétail, énergie, engrais… Rien n’échappe à cette flambée, et toutes les productions sont concernées. Même les contrats d’intégration, censés sécuriser la marge du producteur, sont clairement menacés.

C’est dans ce contexte d’extrême tension que se déroulent les négociations commerciales annuelles entre les acteurs de l’aval. Sapin 2, Egalim 1, et désormais Egalim 2… Les lois visant à améliorer le revenu des agriculteurs se succèdent, mais leur mise en application reste laborieuse (lire page 17). Ainsi, comme chaque année à cette époque, s’affiche l’habituel échange d’amabilités entre industriels et distributeurs. Chacun se renvoie la balle, les premiers appelant les seconds à davantage de « responsabilité », et vice-versa. En attendant, il y a toujours du lait, de la viande et des œufs pour faire tourner les entreprises et nourrir les Français. Alors, jusqu’ici, tout va bien…

Mais l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. Et ce dernier pourrait être brutal. Sur le terrain, les signaux que d’aucuns considèrent « faibles » ne le sont plus depuis longtemps. En 2021, le cheptel laitier français a régressé pour la septième année consécutive, en perdant 65 000 têtes. À la faveur de prix historiquement élevés pour la plupart des cultures de vente, des éleveurs, à tous stades de leur carrière, ont décidé d’« arrêter les vaches ». Et comment pourraient-ils être blâmés, avec une telle astreinte si mal récompensée ? En viande bovine, les prévisions de l’Institut de l’élevage ne sont guère plus réjouissantes : la décapitalisation va se poursuivre en 2022 (lire page 5). De son côté, l’interprofession porcine s’inquiète de cessations d’activités, qui « touchent d’abord les porcelets » et « vont ensuite s’étendre aux porcs charcutiers ».

Les attitudes court-termistes ne sont donc plus permises. L’urgence est de redonner des perspectives aux éleveurs, et de ne pas briser les vocations de celles et ceux qui veulent embrasser le métier. L’enjeu est économique, social, et environnemental. Il en va aussi – et surtout – de notre souveraineté alimentaire globale. Car les filières végétales pourraient, elles aussi, être sérieusement fragilisées par le déclin de l’élevage, en étant privées de nombreux débouchés. C’est également un gisement essentiel de fertilisants organiques qui menace de s’envoler.

par Vincent Guyot
Chef du service
productions animales