L’agriculture régénératrice, également appelée agriculture de régénération, quèsaco ? Encore un concept fumeux ? La dernière lubie à la mode ? Pas vraiment, si l’on en croit l’attention et le soutien que lui porte de plus en plus de monde, notamment de grands industriels de l’agroalimentaire comme Danone, Nestlé, Blédina, McDonald’s, Pepsico ou McCain. Ce dernier veut, par exemple, que 50 % de ses surfaces de pomme de terre de par le monde en soient issues en 2030, la France étant le pays pilote (lire page 18). La région Bretagne a lancé un dispositif d’accompagnement pour les agriculteurs qui veulent aller dans ce sens. Bref, ça bouillonne indéniablement.

De quoi s’agit-il ? D’aller vers une agriculture qui non seulement produit de la nourriture mais répare aussi le « système terre », c’est-à-dire prenant soin à la fois du sol, de l’air, de l’eau et de la biodiversité. Avec en toile de fond l’adaptation au changement climatique et la limitation des émissions de carbone. Soit, au final, une empreinte environnementale positive. Vaste programme dans lequel, nous dit-on, pourraient s’inscrire différentes formes d’agriculture, dont l’agriculture conventionnelle, l’agriculture de conservation des sols, la bio, l’agriculture HVE, etc. Des chercheurs comme le professeur Bertrand Valiorgue (université de Clermont-Auvergne) font le constat que nous sommes rentrés dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène (à cause de la modification en CO2 de l’atmosphère), et que nous faisons face « à une transformation radicale, irréversible de notre planète ». Au point que nous ne sommes pas certains de pouvoir maintenir certaines activités ou productions : « Est-ce que l’on pourra faire du blé panifiable en Limagne dans trente ans de manière rentable ? » interroge-t-il.

L’émergence d’une telle agriculture suppose à terme d’importantes transformations institutionnelles, comme l’a bien montré un cycle de webinaires consacré à ce sujet (1). Notamment de faire évoluer dans le droit rural le statut de l’entreprise agricole vers « l’entreprise à mission », qui non seulement nourrit les hommes mais prend en charge des enjeux sociétaux et environnementaux. L’idée sous-tend une récompense économique pour changer de trajectoire et assurer la prise de risque, car sans cela il n’est pas possible d’en demander encore plus aux agriculteurs. Et pour prouver les pratiques vertueuses et les monétiser, il faudra aussi mettre en place une comptabilité environnementale de l’exploitation. Différentes méthodes sont à l’étude (par exemple Care et Idea4), véhi­culant en filigrane des visions politiques fortes. Bien sûr, on est encore loin d’une normalisation comptable, mais vu l’enjeu qu’elle représente, les agriculteurs feraient bien de s’impliquer forte­ment dans ces discussions…

(1) Organisés par Agreenium
et à écouter en replay
sur www.agreenium.fr

par Philippe Pavard

rédacteur en chef