Imaginez la scène : deux ministres, des représentants du monde agricole, de l’industrie agroalimentaire et de la distribution réunis pour invoquer un esprit. Lequel ? Celui des États généraux de l’alimentation et de la loi adoptée dans la foulée qui prévoyait une meilleure répartition de la valeur dans les filières. Alors, esprit, es-tu là ? Visiblement non. Envolé. C’est tout du moins ce que laisse penser l’ultimatum lancé la semaine dernière par Julien Denormandie aux enseignes de la grande distribution. Et que confirme le communiqué de presse des ministères de l’Agriculture et de l’Industrie, publié après la réunion du Comité de suivi des négociations commerciales qui a eu lieu le 29 janvier 2021.

Chassez le naturel, et il revient au galop. Le mauvais génie des prix bas n’a visiblement pas mis longtemps à réenvoûter les acheteurs de certaines enseignes. Ils n’ont aucun état d’âme à demander des baisses de prix plus que sensibles, alors que les voyants sont au rouge du côté des coûts de production : les cours des matières premières utilisées en alimentation animale augmentent et la sécheresse a obligé des éleveurs à acheter de quoi remplacer les fourrages distribués cet été à leurs troupeaux. Sans parler des mauvaises habitudes que certains auraient prises, de rattraper ce qu’ils ont concédé sur les prix d’achat, en faisant « des pénalités logistiques un de leur nouveau centre de profit », selon le ministère de l’Agriculture.

Ce n’est pourtant pas le moment de céder aux vieux démons. Le public a redécouvert l’intérêt de consommer des produits locaux avec la crise sanitaire. Il « reprend des modes de consommation plus vertueux qui correspondent à la volonté d’élever le modèle alimentaire français qualitativement », a même expliqué Michel-Édouard Leclerc, devant les caméras de France Info le 26 janvier. Mais quelques secondes plus tard, il ajoutait que « le pouvoir d’achat est une question fondamentale pour 2021 » et percevait un regain d’intérêt pour les produits premiers prix dans les magasins.

Pas la peine d’avoir une boule de cristal pour comprendre que certains distributeurs ne résistent pas à la tentation de relancer la guerre des prix. Face à ces comportements, le gouvernement a senti que les incantations ne suffiraient pas. Il a sorti l’artillerie lourde, allant jusqu’à menacer les mauvais esprits de révéler leurs noms… n’ayant pas de réels moyens de pression. Ce n’est pas le moment de céder s’il veut sauver l’esprit des États généraux de l’alimentation.

par Éric Roussel

Rédacteur en chef