Dans le monde d’avant, à cette période de l’année, les Français avaient rendez-vous avec les agricultrices et les agriculteurs au Salon international de l’agriculture. Pendant ce temps, en coulisse, les négociations commerciales entraient dans leur dernière ligne droite. Cette année, crise du Covid oblige, le salon a été annulé, mais les discussions entre les distributeurs et leurs fournisseurs ont bien eu lieu, renouant avec le monde d’avant les États généraux de l’alimentation : celui des prix toujours plus bas.

Les menaces du ministre de l’Agriculture n’y ont rien changé ! Des enseignes ont piétiné l’espoir qu’ont fait naître ces États généraux, d’une meilleure répartition de la valeur au profit des agriculteurs. Mais avaient-elles le choix ? Dans l’interview qu’il a accordée à La France Agricole, Julien Denormandie a bien dénoncé le « jeu de dupes » auquel se livrent les distributeurs et les industriels de l’agroalimentaire. Mais il a aussi pointé du doigt les « capacités d’auto-investissement des distributeurs [qui] s’effondrent » et « des interrogations sur la capacité des transformateurs à gagner de l’argent et être compétitifs ».

Quelle solution propose-t-il ? Une boîte noire où les maillons d’une filière déposeraient leurs chiffres, de façon anonyme, pour assurer la transparence des marges. Et si cette boîte noire révélait finalement que la chaîne alimentaire ne génère pas assez de valeur pour rémunérer correctement tous ses membres ? Rendre obligatoire la prise en compte des coûts de production ou renforcer l’organisation des producteurs ne changeraient pas grand-chose. La seule solution pour « payer les agriculteurs au juste prix », comme l’a demandé Emmanuel Macron lors de son déplacement en Côte-d’Or, serait d’augmenter les prix à la consommation.

Voilà un discours difficile à tenir aux consommateurs à un an de l’élection présidentielle, à moins de le déplacer sur un autre terrain : celui de la création de valeur. Et de convaincre les Français que pour quelques euros de plus investis dans leur alimentation, ils peuvent soutenir les efforts des filières et mieux rémunérer les agriculteurs et leur famille. Ne serait-ce pas un juste retour des choses après la mobilisation du secteur pour nourrir le pays pendant la crise du Covid. Ce discours serait aussi en phase avec celui de la montée en gamme si chère au président de la République. Le temps presse, car pour convaincre les électeurs dont les agriculteurs, les résultats doivent être palpables avant avril 2022.

par Éric Roussel

rédacteur en chef