La polyculture-élevage est une exception française dans le paysage agricole d’Europe de l’Ouest, qui a plutôt choisi la spécialisation. Statistiquement, ce modèle ne régresse pas en France. Mais il se transforme. Même si la proportion d’exploitations en polyculture-élevage reste assez stable, l’élevage diminue au profit des cultures. À l’institut de l’élevage, Christophe Perrot distingue deux grandes tendances. « Dans les zones traditionnelles d’élevage comme le Grand-Ouest, la polyculture-élevage progresse, mais c’est au détriment de l’élevage allaitant et des surfaces en herbe. Les exploitations laitières remplacent la mixité lait-viande par la mixité lait-cultures. Et dans les zones céréalières (environ un tiers du territoire), les grandes cultures se développent aux dépens de la polyculture-élevage et de l’élevage en général. »

En même temps, la polyculture-élevage apparaît comme un modèle vertueux, voire un « modèle » tout court pour la transition agroécologique. Les complémentarités entre ateliers animaux et végétaux, bien exploitées, devraient conduire à une plus grande autonomie en aliment, engrais, énergie… Bref, à un meilleur bilan environnemental et économique. Or, les exploitations de polyculture-élevage ne sont pas mieux placées que les spécialisées sur ces deux plans. Normal puisqu’elles fonctionnent le plus souvent comme si elles étaient « polyspécialisées », en dissociant les deux ateliers. Un choix contestable sur le plan agroécologique mais « économiquement rationnel », selon Christophe Perrot, le contexte poussant à l’agrandissement et à la spécialisation. Et le conseil technique, assez cloisonné, valorise peu les complémentarités.

Les spécialistes interrogés sont cependant unanimes : l’association élevage-cultures peut apporter de nombreux bénéfices. Sur le terrain, des exploitants décidés à tirer parti de ces complémentarités en témoignent. D’autres, qui ont choisi de se spécialiser, tentent de compenser par des échanges entre voisins. Des expériences heureuses montrent qu’une forme de polyculture-élevage peut ainsi se redessiner à l’échelle d’un territoire. Et qu’il est temps de retisser des liens, à la fois entre animaux et cultures et entre éleveurs et céréaliers. Dans certaines zones céréalières, commence à émerger un paradoxe : personne ne veut élever d’animaux, mais tout le monde veut un éleveur pour voisin !

Bérengère Lafeuille