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Dossier Comment ils s’emparent des outils numériques

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Les échanges à distance ont explosé durant le confinement. Si l’usage s’essouffle au sein de certains collectifs, il se confirme dans d’autres qui, au contraire, creusent la voie du numérique pour optimiser leur organisation.

Personne n’y était préparé. « Nous sommes en guerre » contre le coronavirus, a annoncé Emmanuel Macron, le 16 mars 2020, avant de basculer le pays dans le confinement. Il y a deux ans commençait une période inédite, durant laquelle les Français ont dû apprendre à vivre et travailler autrement, le plus souvent à distance.

Se réunir en ligne

Les groupes d’agriculteurs se sont aussi vus contraints d’improviser. Cuma, Ceta, Geda, Civam, etc. ont adopté de nouveaux modes d’organisation. En témoignent les résultats d’une enquête menée auprès de collectifs d’exploitants, de toute nature, aux prémices de la crise. Réalisée dans le cadre du projet Casdar « Co-Agil, vers des collectifs agiles : gouvernance et organisation du travail 2.0 », l’étude a mis en évidence l’explosion du recours aux outils numériques durant le confinement.

« Si peu de solutions nouvelles ont émergé, la fréquence d’utilisation des moyens numériques existants a nettement augmenté à partir de mars 2020 », rapporte Aurélie Garcia-Velasco, chargée de mission environnement et machinisme à la FR Cuma Ouest, partenaire du projet. En chef de file, les visioconférences ont connu une recrudescence sans précédent, « avec des échanges plus réactifs qu’auparavant, et souvent plus efficaces en deux heures que lors d’une journée complète en présentiel. Cela s’explique très bien : les collectifs allaient à l’essentiel. Ce qui signifiait aussi moins de convivialité en contrepartie. »

L’enquête montre, par ailleurs, que davantage d’échanges instantanés via des messageries telles que WhatsApp sont survenus durant cette période. Ce système a été conservé depuis, mais là aussi, dans une moindre mesure. « Les réunions administratives, notamment, se sont poursuivies en ligne, mais celles de suivi technique ont repris sur le terrain dès que cela a été possible », note l’animatrice.

Doper les collaborations

Même constat observé du côté de la FNCuma. « L’utilité d’outils comme mycumaplanning, qui permet de gérer à distance les réservations de matériel agricole, s’est révélée pendant le confinement. Plus 20 % d’utilisateurs depuis mars 2020 », estime Philippe Dounias, en charge de la digitalisation du réseau.

« Certains agriculteurs restent cependant méfiants à l’égard des solutions numériques, poursuit Aurélie Garcia-Velasco. Ils craignent d’être assommés par tous ces outils. » Des collectifs redoutent de voir apparaître un sentiment d’éloignement, voire d’exclusion chez certains de leurs membres, par manque d’agilité ou ignorance de ces applications. Nombre de groupes ont ainsi délaissé les échanges à distance dès lors que les rassemblements physiques, avec les gestes barrières requis, ont repris. « Ils voulaient se voir », se souvient Aurélie Vincent, de la chambre d’agriculture de Gironde. L’animatrice d’un groupe Dephy a dû rapidement revenir aux échanges en présentiel.

Les messages via WhatsApp prolongent les échanges en présentiel au sein du groupe Dephy du Civam du Haut Bocage. © Civam HB

Idem pour le pôle circuits courts Terres d’envies Cegar, qui réunit soixante-dix magasins de producteurs en Auvergne Rhône-Alpes et dans le Grand-Est : dès que le rétablissement du contact direct a été possible, il a été favorisé. « Il est essentiel de ne pas imposer le numérique à tout prix, précise Aurélie Garcia-Velasco. S’il peut favoriser la collaboration, il peut aussi effrayer par son manque d’humanité. La solution numérique ne sera bien perçue et utilisée qu’à la seule condition qu’elle apporte une plus-value. Il s’agit de traduire une problématique en solution numérique. » Il arrive souvent qu’à l’issue d’une journée de diagnostic au sein d’un groupe en difficulté, la formatrice ne « prescrive » pas de solution en ligne.

Toutefois, il convient de mettre toutes les chances de son côté et de ne pas bouder ce type d’instruments, « d’autant plus dans un contexte difficile actuellement pour l’agriculture collective, qui peine à mobiliser ses membres », ajoute-t-elle. Le renouvellement de cette agriculture collaborative est exposé aux mêmes enjeux que celui des générations. « Le nombre de départs à la retraite au sein des collectifs est considérable, souligne Aurélie Garcia-Velasco. Certains perdent jusqu’à la moitié de leurs actifs en quelques mois. » Il devient essentiel d’attirer des adhérents plus jeunes : « Cela peut passer par ces outils, en complément de rendez-vous physiques sur le terrain ou autour d’une table. »

Entre amiculteurs

Certains groupes l’ont bien compris. Créer une zone de partage ou de stockage des documents, animer une réunion à distance, garder le contact entre deux rendez-vous, organiser l’agenda, partager des documents techniques…, le confinement a mis en évidence des besoins nouveaux qu’ils entendent essayer de combler.

Parmi les solutions émergentes, la start-up Amiculteur, créée avant mars 2020 par des ingénieurs issus de l’agriculture, se distingue. Son atout tient à la connaissance du secteur de ses créateurs : le quatuor est parvenu à proposer une plateforme collaborative mieux adaptée aux attentes de la profession agricole que les outils génériques tels que Slack ou Teams. « L’un de nous quatre travaillait en tant qu’animateur au sein du Ceta 35 (lire en page 48), raconte Ambroise Garnier, cofondateur d’Amiculteur. Nous avons d’ailleurs continué à améliorer l’outil au contact du collectif. » L’application est accessible depuis un smartphone, un ordinateur ou une tablette. Son nombre de fonctionnalités est limité aux attentes des agriculteurs. L’outil a été construit avec eux : « Contrairement à WhatsApp, réduit à un fil, il y est possible de suivre plusieurs fils thématiques, d’accéder à des espaces de stockage, un agenda, un répertoire, etc. Les agriculteurs peuvent aussi échanger de la donnée et la capitaliser pour du suivi d’usage de matériel, d’observations, voire d’essais participatifs, comme l’a fait le Ceta 35. »

Depuis un an, une vingtaine de structures ont acquis la plateforme. « Au départ, avant le confinement, on nous rétorquait : “On verra dans cinq ou dix ans”, se souvient Ambroise Garnier. La crise sanitaire a fait évoluer les pratiques, en particulier du côté des animateurs. » Au-delà du mail ou du SMS, l’idée de mémoriser, hiérarchiser, réutiliser les informations et les capitaliser est devenue un leitmotiv pour de nombreux collectifs.

Avoir l’esprit d’équipe

Pour réagir face au confinement, le projet #agriculturedegroupe2.0, copiloté en 2021 par les Cuma de l’Ouest, le réseau Civam, Biolait et Agrocampus Ouest, a permis de générer un guide en ligne avec des outils, des témoignages et des astuces pour dynamiser les groupes (1). À chacun sa combinaison.

Aucun outil ne saurait toutefois remplacer ce fameux et rare esprit d’équipe à l’origine de toutes réussites collectives.

Rosanne Aries

(1) https://trello.com/b/W9i9aI6n/ressources-pour-lanimation-20

L’expert
« WhatsApp s’est imposé dans la Cuma quand l’outil a répondu à un besoin » Matthieu Goerhy, président de la Cuma de la Rosée (Bas-Rhin)

« Nous avons eu la chance de mettre en place, peu de temps avant le confinement, des groupes WhatsApp pour échanger entre nous. La Cuma de la Rosée compte treize adhérents, dont dix éleveurs, répartis dans un rayon de 8 kilomètres. Depuis 2008, année de sa création, nous avions pris l’habitude d’échanger par SMS, jusqu’à instaurer des groupes par matériel.

Cela n’a pas été simple, la plupart d’entre nous n’y avaient pas recours auparavant. Nous avons appris ensemble, nous nous sommes soutenus, parce que nous étions convaincus de l’intérêt de l’outil pour mieux nous coordonner. Quand le confinement est intervenu, nous avons donc continué à fonctionner ainsi. Ça nous a notamment permis de prendre une décision qui s’est avérée, par la suite, déterminante pour l’organisation de nos chantiers et la gestion du matériel. Nous avons convenu, en effet, via l’application, d’allonger nos temps d’utilisation des tracteurs à au moins une journée. Avec pour objectif de limiter le risque de propagation du virus entre nous. Nous avons maintenu depuis cette mesure, qui s’est révélée, au-delà du Covid, optimale pour notre coordination.

En parallèle de nos échanges sur WhatsApp, nous avons aussi réalisé quelques “visio” au début du confinement. Mais cette solution limite les interactions. Nous avons donc remplacé ces discussions à distance par des réunions au pied de la machine, en plein air, avec les gestes barrières. Nous n’avons jamais perdu le fil durant cette crise sanitaire.

Le tableau sera idéal quand nous aurons rétabli notre repas annuel avec les familles, ainsi que le voyage d’études que nous réalisions tous les deux ans. Ces moments fédérateurs restent pour l’heure entre parenthèses. »

Vers une gestion et une capitalisation de l’information

L’idée est survenue pendant le confinement. Elle s’est depuis renforcée au sein de l’un des groupes Dephy Ecophyto, animé par le Civam du Haut Bocage, dans le nord des Deux-Sèvres. À l’origine, ce collectif d’une dizaine d’éleveurs se réunissait de façon régulière sur les exploitations pour communiquer sur leurs avancées. En parallèle, il avait déjà créé un groupe WhatsApp, qui est resté peu actif jusqu’en mars 2020.

Une organisation hybride

« Quand le confinement a été décrété, nous avons renforcé nos échanges via l’application et quelques visioconférences, se souvient l’animatrice Lucille Piton. Mais un problème s’est posé. Nous avions du mal à retrouver l’historique de nos discussions. Pour faciliter le suivi des travaux de chacun, nous avons lancé un groupe WhatsApp par ferme. Nous parvenons ainsi à mieux retrouver les informations. »

Certains membres du collectif restent toutefois en retrait : « Tout le monde n’est pas à l’aise pour poster des vidéos et des photos. » C’est la raison pour laquelle le groupe a certes conservé les échanges à distance, mais aussi repris les rencontres sur le terrain.

Mémoriser les documents

« Une application ne peut pas remplacer les temps de discussion en présentiel mais elle peut les compléter », résume Lucille Piton. Sa collègue, Manon Bourasseau, chargée de l’animation d’un groupe caprin au sein du Civam du Haut Bocage, partage la même vision : « WhatsApp est le prolongement de ce que nous faisons sur le terrain. Il serait désormais intéressant de trouver un outil qui aille au-delà. Une solution qui nous permettrait d’archiver nos échanges, d’ajouter des fiches techniques, un agenda, etc. Bref, de capitaliser nos informations. Des plateformes existent, mais peut-être conviendrait-il encore de les simplifier pour une prise en main plus rapide. »

Le Civam du Haut Bocage réfléchit désormais à la manière de mieux capitaliser l’information issue des groupes d’échange. © CivamHB
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Cet article est paru dans La France Agricole

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