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Dossier Comprendre le comportement de ses bovins allaitants

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© Nicolas Lux

Le bien-être de l’éleveur et de ses bovins est étroitement lié. L’instauration d’un climat de confiance avec l’animal joue un rôle essentiel. Les pratiques relationnelles positives sont aussi un moteur de la santé, de la sécurité et de la satisfaction au travail.

« Les attentes sociétales, relatives à l’amélioration des conditions de vie des animaux d’élevage, et les connaissances acquises sur la sensibilité animale imposent une évolution des pratiques à toutes les étapes de la production », explique Luc Mounier, enseignant-chercheur au campus vétérinaire de VetAgro Sup, à Lyon (Rhône), et coordinateur de la chaire partenariale « Bien-être animal (1) ». À l’échelle des exploitations, la vision d’un bien-être partagé entre les humains et les animaux prend de l’importance. « L’animal n’est plus seulement considéré comme une ressource, mais comme un compagnon de travail, facilitateur ou contraignant à travers son comportement », indique Xavier Boivin, éthologiste et chercheur à l’Inrae.

Au cours des trente dernières années, de nombreux travaux ont démontré les impacts positifs d’une relation de qualité entre l’homme et l’animal sur la productivité, la santé et le bien-être. C’est aussi un gage de sécurité, d’efficacité et de confort de travail pour l’éleveur comme pour tout autre intervenant sur l’exploitation. Si le caractère d’une bête et son environnement social sont deux facteurs à ne pas négliger, « cette relation interindividuelle se construit en grande partie par des interactions régulières entre deux partenaires qui se connaissent, reprend Xavier Boivin. Elle se définit comme une réelle stratégie employée par l’agriculteur durant toute la carrière de l’animal. » C’est pourquoi la meilleure compréhension du monde sensoriel du bovin, c’est-à-dire la manière dont il perçoit et interprète ce qui l’entoure, est déterminante pour nouer de bonnes relations.

Décoder cet autre regard

Il est d’abord important de se rappeler que les bovins sont des animaux sociaux et grégaires. « L’isolement social est un facteur de stress pour eux. Lors d’une intervention, il est donc conseillé de laisser l’animal au moins en contact visuel avec ses congénères », indique Luc Mounier.

Par ailleurs, « les bovins perçoivent différemment les fréquences auditives, les stimuli olfactifs ou encore les intensités lumineuses, ce qui peut créer des difficultés de manipulation si l’éleveur n’en tient pas compte », relève Xavier Boivin. À titre d’exemple, le temps d’accommodation de l’œil des bovins à des changements de lumière est cinq à dix fois plus long que chez l’homme. Son acuité visuelle, c’est-à-dire la mise au point nécessaire pour distinguer les objets éloignés, est également lente. « Il est donc préférable de se déplacer lentement et sans brusquerie », rapporte Pauline Garcia, éleveuse de vaches salers dans le Cantal et comportementaliste animalier (2). Il est aussi utile de prêter attention au langage corporel. « La communication visuelle par les postures et les mouvements du corps est très employée par les bovins, en particulier pour manifester leurs intentions agressives », relève l’Institut de l’élevage (Idele).

Identifier les périodes sensibles

De même, leur perception fine des phéromones, véhiculées par l’urine, les fèces et autres sécrétions, traduit de nombreux signaux émotionnels. Cette contagion sociale se transmet aussi au travers de vocalisations. « Faire passer en premier les vaches les plus sereines dans un couloir de contention permet d’éviter la transmission du stress aux autres individus », illustre Luc Mounier. Enfin, les bovins ont une sensibilité tactile très développée. Lorsque l’animal a été habitué à se faire caresser et gratter, ce contact peut être un réel atout dans la relation homme-animal.

« À la ferme, les situations anxiogènes subies par les bovins sont nombreuses - tri des lots, bouclage et pesée, blocage au cornadis, contention pour des soins divers - mais inévitables. Pour contrebalancer ces interactions perçues négativement, l’éleveur peut entamer une préparation en amont », reprend Pauline Garcia. Elle commence dès la fin de la gestation. En effet, « le stress prénatal ressenti par la mère peut altérer le développement des capacités émotionnelles des progénitures bien après leur naissance », indique Luc Mounier. Les premiers jours de vie du veau, période à laquelle il est complètement perméable à son environnement et en pleine phase de construction, peuvent aussi être intéressants pour entamer une familiarisation avec l’homme. « Le veau étant dans l’apprentissage par imitation, le fait de favoriser un maximum d’interactions positives avec la mère, sous l’œil attentif du jeune, peut être un pari gagnant », ajoute Pauline Garcia. « À condition que les vaches ne soient pas trop protectrices, auquel cas le travail serait contre-productif, voire dangereux », prévient Xavier Boivin.

Trois cartes à jouer

Le sevrage du veau constitue une autre opportunité pour construire la relation homme-animal. « C’est une période stressante pour le jeune, en perte de repère maternel. Mais si l’agriculteur parvient à se montrer calmant et récompensant, un apprentissage social peut s’installer », reprend l’éthologiste.

« Un environnement enrichi permet également au veau de mieux vivre la séparation, fait savoir Pauline Garcia. En extérieur, il offre naturellement un cadre à explorer (branches, feuilles…). Mais en bâtiment, le milieu artificiel doit aussi proposer des objets de stimulation pour répondre aux besoins de léchage et de mastication du veau. » L’éleveuse conseille de disposer des objets insolites tels que des plots de chantier, des ballons gonflables ou des guirlandes suspendues dans les parcs des jeunes. Elle recommande de changer régulièrement les objets, dans leur forme et leur couleur, afin d’apporter de la nouveauté et d’attiser la curiosité. « Cela leur apprend à gérer leurs peurs et à se familiariser au mon­de humain sans stress », explique la comportementaliste.

À l’âge adulte, la relation homme-animal doit s’entretenir. « C’est un travail de longue haleine auquel l’éleveur doit se tenir chaque jour. Cet investissement n’est que du temps gagné par la suite. Les animaux se montrent moins craintifs et davantage coopérants », indique Luc Mounier. « Il faut considérer que chaque bovin présente au-dessus de sa tête un compte confiance. L’objectif est de toujours le laisser dans le vert », illustre Pauline Garcia.

Les pratiques relationnelles, lorsqu’elles sont effectuées régulièrement et au bon moment, permettent de diluer les actions négatives. Parmi elles, on trouve la carte « récompense alimentaire », à distribuer lorsque la bête s’est bien comportée. La deuxième, le grattage, offre un sentiment d’apaisement à l’animal lorsqu’il est habitué au contact. Enfin, la carte « relâcher la pression » est à utiliser lorsque l’agitation prend le dessus. « Quand on lit sur le corps que la pression est trop forte, il faut savoir mettre de la distance, expose la spécialiste. Autre cas de figure : quand un bovin est bloqué au cornadis pour une intervention de prophylaxie, ne le relâchez que lorsque qu’il a retrouvé son calme, sinon il va comprendre que c’est en s’agitant qu’il obtient ce qu’il veut. »

Se former

« Pratiquez sans modération la visite positive, encourage Pauline. Elle consiste à aller voir ses animaux quelques minutes chaque jour, sans qu’il y ait besoin d’intervenir pour un vêlage ou des soins. » Le bovin, qui a une excellente mémoire, associe ainsi la présence de l’homme à une interaction positive. « Les individus dominants, qui viennent chercher le contact dans le calme, sont d’une aide précieuse. Ils facilitent le travail avec les plus timides, qui apprennent beaucoup par observation et imitation », note-t-elle.

Attention toutefois à ceux qui se montrent trop familiers, no­tamment­ lors de la distribution alimentaire. « Lorsqu’une vache s’empresse de réclame­r et commence à se montrer insistante voire brutale, il est important de ne pas céder, au risque de renforcer son comportement », informe l’éleveuse, qui recommande d’attendre que l’animal recule et s’immobilise avant de le récompenser.

« Le métier d’éleveur requiert une adaptation constante de ses pratiques et une bonne gestion de ses émotions. C’est un travail de pleine conscience, où les bêtes ont besoin d’un chef d’équipe qui soit le plus stable possible », explique Pauline Garcia. « C’est là que la formation entre en jeu. Elle entraîne à se montrer plus robuste face aux facteurs de stress », renseigne Xavier Boivin. « Les gestes techniques, même s’ils sont bien maîtrisés, ne suffisent pas. Ce n’est qu’en prenant conscience de la manière dont les bovins perçoivent leur environnement qu’on peut adopter une approche adaptée à leur ressenti », appuie Luc Mounier.

Depuis trente ans, l’Idele, en collaboration avec la MSA, forme et anime un réseau de formateurs à la manipulation et la contention. « Au cours du cycle initial, qui dure cinq semaines, cinq jours sont consacrés à la compréhension du comportement des bovins et à la relation homme-animal », rapporte Anne Aupiais, docteur en éthologie et animatrice du réseau des formateurs. Selon l’experte, c’est un module incontournable avant d’aborder les autres thématiques axées sur la manipulation au licol et les installations de contention et d’embarquement.

Un œil éduqué à l’observation

« Une relation homme-animal de qualité est un prérequis indispensable pour utiliser les équipements de contention dans de bonnes conditions, reprend Anne Aupiais. De même, la conception et l’agencement du matériel doivent être réfléchis de sorte à garantir la sécurité de l’intervenant et le bien-être animal. »

Selon Luc Mounier, « c’est un message qui n’a pas encore été complètement assimilé, que ce soit auprès des éleveurs, des vétérinaires et autres intervenants en élevage du fait d’une mise en application moins concrète. » La chaire partenariale « Bien-être animal », portée par VetAgro Sup, a vocation à diffuser ces connaissances sur le terrain, à travers des formations, des publications scientifiques, ainsi que sous la forme de supports ludiques sur les réseaux sociaux. L’une des vidéos illustre, par exemple, comment évaluer ses pratiques relationnelles par un test simple : la mesure de la distance de tolérance de l’animal à l’approche de la main de l’observateur. « À quel moment entame-t-il un mouvement de recul, quelle est sa vitesse de fuite, est-ce qu’il revient sur ses pas ou alors est-il envahi par la peur ? », interroge le chercheur. Un bon test à réaliser !

Lucie Pouchard

(1) https://chaire-bea.vetagro-sup.fr/

(2) Lire aussi Le petit guide illustré du bien-être du bovin, par Pauline Garcia, Éditions France Agricole.

« Les visites dites “de courtoisie”, en bâtiment ou au pré, répétées chaque jour sont salutaires. Elles permettent d’inscrire une vision positive de l’humain dans la mémoire du bovin », explique Pauline Garcia, ici avec ses vaches salers. © Pauline Garcia
Jouer sur les prédispositions génétiques

« Même après des millénaires de domestication, les bovins conservent une variabilité génétique individuelle qui s’exprime plus ou moins selon les conditions d’élevage, note Xavier Boivin, docteur en éthologie à l’Inrae. Ces prédispositions peuvent affecter non seulement les traits de caractère, c’est-à-dire la facilité à être approché ou contenu (1), mais aussi la capacité des animaux à construire une relation avec l’homme. Tenir compte des facteurs génétiques, dans le choix des reproducteurs et lors du renouvellement des mères, constitue un levier important pour améliorer les réponses émotionnelles des animaux d’élevage. » « C’est une première solution pour faciliter la manipulation des bovins, notamment dans les grands troupeaux », ajoute l’Idele.

(1) Lire aussi « La docilité des bovins allaitants passée au crible », dans La France agricole  du 25 juin 2021, n° 3910, page 46.

Témoin
« J’ai gagné en sérénité pour la manipulation et la contention de mes animaux » Olivier Bourboulou, éleveur d’une cinquantaine de vaches limousines à Beyssac, en Corrèze

« Arboriculteur de formation, la manipulation des bovins était loin d’être innée chez moi », sourit Olivier Bourboulou, qui a géré pendant dix ans un verger de pommiers et un cheptel annexe d’une quarantaine de limousines. En 2013, lorsque les bovins deviennent son atelier principal, l’éleveur décide de se former pour mieux comprendre leur comportement et lever ses appréhensions lors de déplacements d’animaux ou d’interventions. « J’ai eu un déclic lorsque j’ai pris conscience de l’instinct de proie qui pousse les bovins, lorsqu’ils ne sont pas habitués à sa présence, à considérer l’homme comme un prédateur potentiel, explique-t-il. Cette formation, permettant d’approcher les perceptions sensorielles des bovins et la relation homme-animal, m’a aidé à mieux positionner mes équipements de contention. C’était aussi l’occasion d’échanger avec des spécialistes, de voir les différents outils qui existent et de partager ses expériences avec d’autres éleveurs. »

Aménagements

À l’issue des deux premières sessions, Olivier a aménagé une barrière d’intervention pour contenir une vache en cas de besoin, en toute sécurité. « Je m’en sers, entre autres, pour faire téter un nouveau-né, qui n’a pas encore le réflexe de succion. » L’exploitant a également investi dans une installation de contention fixe, où il pèse seul son cheptel inscrit à Bovins Croissance. L’équipement lui est également utile pour suivre la finition de ses vaches de réforme valorisées sous label. « Le gain en technicité peut être associé à des astuces simples à mettre en place et peu coûteuses, avec un résultat instantané », conforte Vincent Dufour, formateur à l’Idele, qui évoque, par exemple, la mise en place de parois pleines et de couloirs non rectilignes. En parallèle, Olivier soigne le relationnel avec son troupeau au quotidien. « Les trois premières générations de femelles de renouvellement figurent parmi mes priorités », souligne l’éleveur. Dès le sevrage, Olivier rend visite à ses génisses chaque jour et éveille leur curiosité, avant d’entamer des liens plus familiers. C’est aussi un moment privilégié pour repérer les traits de docilité des animaux.

Votre analyse du marché - Bovins de Boucherie

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Cet article est paru dans La France Agricole

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