"Le conseil international des céréales (CIC) est très prudent sur les prévisions pour 2023. Il identifie trois facteurs à prendre en compte : d’abord les aléas climatiques très difficilement probabilisables, ensuite les impacts de la guerre sur la production – l’USDA (1) annonce une baisse de 50 % de la production en maïs en Ukraine alors que le pays représente 18 % des exportations mondiales –  et de 25 % sur la récolte de blé, et le dernier facteur est l’évolution des prix et de la disponibilité en engrais.

Nous sommes sous un trend haussier et j’ai du mal à voir sur les deux ans à venir comment les cours pourraient retrouver leur niveau d’avant pandémie, sauf dans le cas où nous atteindrions une récolte mondiale record, et à moins d’une récession mondiale qui contracterait la demande de produits agricoles, un peu comme ce qui se passe sur l’énergie en ce moment. La récession est d’ailleurs la grande crainte des marchés agricoles.

"Tout ce qui relève du conflit en Ukraine entre en ligne de compte"

Nous sommes à un tournant. Les fondamentaux des marchés, qu’on évoque régulièrement, l’offre, la demande, la parité du Dollar, et maintenant le climat, continuent à jouer leurs rôles, mais ils sont en quelque sorte surplombés par la guerre. Tout ce qui relève du conflit, la moindre estimation sur la récolte ukrainienne, la négociation de l’accord maritime, tous ces facteurs entrent maintenant en ligne de compte.

Nous allons probablement vers un conflit qui va s’inscrire dans la durée et la partition de l’Ukraine est une des hypothèses envisagées. La partie Est du pays est celle où se concentre le plus de production céréalière - à peu près 40 %, et 10 % dans le seul Donbass. Le fait de contrôler ces régions permettrait à la Russie d’avoir un levier de puissance énorme sans oublier le contrôle des terminaux portuaire qui va avec. La Russie pourrait avoir une influence considérable sur les marchés et accentuer son « chantage » vis-à-vis des pays importateurs à ne pas faire allégeance à l’Ukraine.

Impact de la nouvelle Pac et du Green Deal

Difficile également d’évaluer l’impact de l’application de la réforme de la Pac et du Green Deal européen sur les marchés. L’incertitude est forte mais les répercussions de leur mise en œuvre sur la production et la formation des prix vont être assez rapides. Les objectifs de réduction de l’usage des intrants, cumulé sur plusieurs années à horizon 2050, et le rationnement sur l’énergie, pourraient avoir des effets sur les prix assez lourds.

« Les facteurs géopolitiques vont influencer de plus en plus les chaînes de valeurs »

La guerre, tout comme la pandémie, au-delà du fait qu’elle surplombe les fondamentaux des marchés dans les conditions de formations des prix, est en train de reconfigurer les chaînes d’approvisionnement mondiales. On voit bien qu’aujourd’hui les facteurs géopolitiques vont influencer de plus en plus les chaînes de valeurs en fonction des alliances et des engagements des uns et des autres. La gouvernance climatique, aussi importante qu’elle soit, a révélé son impensé géopolitique. La gouvernance politique n’avait pas vu, ou n’avait pas voulu tenir compte de ça. Il y a de surcroît des divergences, des frictions, notamment entre les États-Unis et l’Europe, sur la manière d’aborder cette transition énergétique et écologique.

Les effets de rationnement en énergie et en engrais pourraient avoir un impact assez lourd sur les prix. On pourrait interpréter l’inflation actuelle comme une première manifestation de la crise de transition, car la transition en cours nécessite paradoxalement beaucoup de matières premières.

Remise en cause de la mondialisation

La guerre a provoqué un séisme dont on n’a pas encore une évaluation précise des conséquences sur le long terme. Les marchés subissent encore les répercussions de la crise économique et financière de 2008 qui a été un choc terrible et qui a marqué le début de la remise en cause de la mondialisation. Le phénomène de démondialisation, dont on a commencé à parler à l’époque, s’est accentué avec la pandémie et la guerre. Certains pays s’en sont trop remis au fait qu’on pouvait s’approvisionner très facilement dans le monde, par le truchement des chaînes de valeur. D’où le retour de la souveraineté économique et alimentaire."

(1) Département de l'Agriculture des États-Unis