Quinze ans après la sortie de votre livre L’avenir de l’eau, vous récidivez avec La terre a soif. Le niveau d’alerte est monté d’un cran. Que s’est-il passé ?

Quand je suis rentré de mon premier tour du monde de l’eau durant deux ans et demi, mes récits étaient jugés exotiques. « La France, pays tempéré, ne souffrira jamais de problème d’eau ! », m’affirmait-on. Depuis, les périodes alternées de sécheresse et d’inondations,  plus largement les aléas climatiques survenus ces dernières années ont marqué les esprits, tout comme les fleuves, les rivières et les sols ! Le scénario est pire que mes prévisions. Et l’homme n’est pas innocent dans cette histoire. Urbanisation galopante, agriculture intensive, multiplication de barrages menaçant les deltas… De nombreux territoires dans le monde sont aujourd’hui affectés par une pénurie d’eau. Trois milliards d’humains ne sont pas en mesure, à l’heure actuelle, d’effectuer le premier geste barrière : celui de se laver les mains. En raison de la croissance démographique, il faudra pourtant trouver 20 % d’eau de plus d’ici à 2050.

Où trouver cette eau ?

J’entends souvent dire : « Il faut produire moins ! ». C’est absurde. Une personne sur huit ne mange déjà pas à sa faim. Pourquoi produire moins, alors qu’il nous faut à l’évidence reconquérir notre souveraineté alimentaire ! Qui peut survivre sans manger ? Avec la « décroissance », comment se nourrir, trouver de nouveaux médicaments, concevoir de nouvelles façons de produire de l’énergie ? Pourquoi l’agriculture utilise le plus d’eau ? Parce que l’eau c’est la vie, et l’agriculture permet la vie ! Par ailleurs, ce secteur fait la richesse de la France. Nos exportations agricoles nous rapportent plus que les airbus. Et quelle autre activité s’est autant réformée que notre agriculture ? J’ai une gratitude profonde envers les paysans français et un agacement fort envers les critiques que j’entends sans cesse à leur égard. On leur demande tout et d’abord de produire le moins cher possible. Nous devons les soutenir dans cette transition nécessaire, les aider à accélérer le mouvement. Car il s’agit bien de faire évoluer nos méthodes, pratiquer une agriculture qui protège les fleuves, les rivières, le sol… le vivant ! Quand la terre a soif, la faim progresse.

« Partager l’eau, c’est apprendre à vivre ensemble »

L’eau cristallise de nombreux conflits. Comment parvenir à mieux la partager ?

À l’École de guerre où j’enseigne, j’explique que l’eau va devenir une source de conflits de plus en plus violents. Mais avant toute chose, sur ce volet du partage équitable de l’eau, il m’apparaît essentiel de bien choisir le vocabulaire. Utiliser le terme de « bassine » par exemple, c’est être battu d’avance. « Réserve » me paraît bien plus pertinent. Deux idéologies s’opposent aujourd’hui. La première proclame qu’il ne faut rien changer aux pratiques anciennes ; la seconde affirme qu’il ne faut rien toucher aux parcours de l’eau. Aucune de ces deux options n’est acceptable. Tout dépend des territoires, du potentiel de volume d’eau et des sols. Voici notre démocratie, déjà bien déchirée, confrontée à un problème nouveau : comment répartir équitablement une ressource rare et essentielle ? Chaque situation est à considérer localement et à l’échelle du bassin. L’eau va obliger notre société à trouver de nouvelles méthodes et à changer nos mentalités.

Les plantes OGM présentent de faibles besoins en eau. Peuvent-elles être la solution ?

Les plantes OGM peuvent faire partie de la solution en effet. Il faut expérimenter leur usage dans la plus grande transparence et évaluer les conséquences à long terme. Il faut dans tous les cas chercher des issues. Est-ce de la précaution que d’abandonner toute recherche ?

La Terre a soif (Fayard, 432 pages, 23 euros)