Jusqu’en septembre 1914, les comices agricoles ont continué à animer les cantons de la campagne française. Ces rassemblements initiés au début du XIXe siècle par de riches propriétaires terriens puis repris au fil du temps par l’État et les associations, ont perdu de leur influence avec la montée des syndicats. Mais forts de leur ancienneté, ces comités au sein desquels les maires étaient très investis, bénéficiaient d’une telle solidité institutionnelle qu’ils parvenaient à passer les crises, y compris les guerres. Dès 1919, « on a commencé à discuter de leur retour, raconte l’historien Yann Lagadec. Un an plus tard, les concours des comices repartaient. Comme en 14 ! »

Manque de souffle

En 2022, les comices ne vont pas de soi. Et parfois les discussions autour de leur relance tâtonnent. « Comme nous avons désormais à faire à des solutions plus volatiles, portées par quelques passionnés, le Covid peut avoir un impact sur leur pérennité », poursuit l’historien. Déjà mis à mal en 2014 par le redécoupage des cantons qui définissait leur limite pour la plupart, certains ne tiennent plus qu’à un fil. Et la conjoncture agricole n’est pas non plus sans effet sur leur maintien, alors qu’une grande majorité est portée par les agriculteurs.

C’est le cas du comice agricole cantonal de Sablé-sur-Sarthe. Programmé le 7 août 2022, dans la commune de Parcé-sur-Sarthe, après deux années d’interruption, il n’aura finalement pas lieu. En cause : le manque de volontaires, même si ça n’est qu’un report, soutient son comité organisateur. Même dénouement pour le comice du canton voisin de Saint-Calais. Au grand dam de ses communes partenaires, Cogners, organisatrice cette année, a dû, en mars, annuler la fête faute d’un nombre suffisant de bénévoles.

Rattraper ces deux années

En parallèle, d’autres ont au contraire mis les bouchées doubles pour relancer la machine. Toujours dans la Sarthe, Auvers-le-Hamon et ses éleveurs ont organisé, le 9 juillet, leur comice communal bientôt centenaire, après deux ans de suspension. La commune de Feurs dans la Loire, s’est transformée, le temps d’un week-end, en ferme géante pour sa 138e édition. Gratuit, l’événement et ses quatre cents exposants ont généré, en mars, des dizaines de milliers de visiteurs. Pour la commune d’Audruicq, dans le Pas-de-Calais, il tardait aussi de rassembler animaux et machines agricoles, mis en lumière chaque année, depuis 1875, sur la place principale de la commune. Village gourmand, démonstration de chiens de berger, manèges et balades en calèche… Les 2 et 3 avril, seules les volailles ont manqué à l’appel, en raison de l’influenza aviaire.

Dans le Loir-et-Cher, à Morée, pas de volaille non plus, mais les organisateurs du comice ont réengagé le rendez-vous avec succès, les 21 et 22 mai. Déjà en 2021, après l’annulation de l’événement pour raison sanitaire, la Société d’agriculture du Loir-et-Cher, son promoteur, avait multiplié les interventions en milieu scolaire, afin de maintenir le lien et sensibiliser les enfants au goût. 2022 a été l’occasion de redonner à comprendre les agriculteurs. Il avait aussi vocation, selon ses organisateurs, à leur redonner le moral. Marc Fesneau, fraîchement désigné, avait précisément choisi d’y faire ses premiers pas de ministre de l’Agriculture. La profession a ainsi au moins pu faire part de ses doléances. Et le comice agricole, de retrouver son rôle, d’arène d’influence.

Nouvelle équipe

Dans le Cher, un seul comice est parvenu à se maintenir en 2022. Le canton de Charenton-du-Cher a réussi son pari en redonnant du souffle à l’ancienne équipe. Plusieurs jeunes agriculteurs ont rejoint le bureau. Une quinzaine de bénévoles a aussi fait son entrée parmi les forces vives. Et ce renouvellement a permis une remise à plat de l’événement qui se tiendra les 20 et 21 août. Si le traditionnel concours de labour aura bien lieu en parallèle des élections de la reine et du roi du canton, les organisateurs promettent aussi de « favoriser le lien social local », tout en valorisant l’agriculture de la région. Des groupes de musique devraient animer un défilé « carnavalesque », des agriculteurs et des artisans vendront leur production, et des Olympiades opposeront les villages du coin.

Liens entre générations

Après deux années de réflexion, les instigateurs de ces comices s’accordent tous sur la nécessité d’apporter de la modernité à la traditionnelle manifestation. Il s’agit notamment d’attirer les plus jeunes. Pour faire repartir la flamme, dans la Nièvre, le comice cantonal de Varzy qui réunit douze communes, a choisi de proposer des baptêmes en hélicoptère, du cinéma de plein air, et de mêler des hologrammes au défilé de chars intervillages et aux concours agricoles. « Il faut se battre chaque année, prévient Gilles Noël, maire de Varzy, mais surtout ne jamais renoncer. Car à l’arrivée, c’est la fête qui comptabilise la plus grosse affluence de la région. On a beau entendre parfois dire que c’est ringard, le comice agricole assure une continuité dans le temps, qui plaît. Il renforce les liens entre les générations. »

Comice-test dans la Nièvre

Lieu de diffusion naguère des pratiques innovantes entre paysans, le comice agricole se pense désormais comme une place de dialogue entre le monde agricole et les populations citadines et rurales. « C’est le lieu d’une nouvelle sociabilité, décrit le maître de conférences, Yann Lagadec. Sur deux jours, il s’agit de donner la possibilité à des gens qui souvent s’ignorent, d’échanger. » Si la volonté paraît louable, sa mise en pratique demande de la souplesse, concède Anne Gauthier, vice-présidente du comité de pilotage du comice cantonal de Magny-Cours/Nevers, dans la Nièvre. Cette fille d’agriculteurs et une poignée d’autres organisateurs issus de douze communes, se sont donnés pour mission de faire renaître un rendez-vous disparu vingt-huit ans plus tôt. « La crise sanitaire nous a donné l’occasion de le repenser. Nous partons de zéro : depuis six mois, nous discutons sur la manière de relancer le comice », indique Anne Gauthier. L’affaire n’est pas simple, car le canton réunit des communes et une ville alentour. Il s’agit donc de marier l’urbain et le rural, ainsi que « d’innover sans tout réinventer, précise la vice-présidente. Nous voulons mettre en avant les métiers agricoles et les traditions de nos campagnes, et nous réfléchissons aussi à des nouveautés du type « olympiade des métiers », pour satisfaire tout le monde. C’est en débat. Chacun a voix au chapitre : jeune, retraité, agriculteur – ce qui n’est pas simple car ils sont, de fait, peu nombreux -, rural, citadin, association, collectivité. » La bonne combinaison « pour refaire du lien » reste encore à trouver. Les discussions se révèlent parfois âpres, mais les organisateurs sont déterminés. Plus seulement agricole, la « grande fête de la ruralité », à suivre de près, se tiendra les 9 et 10 septembre 2023.

D’autres ont choisi un chemin plus court pour rassembler. Le comice agricole de Blangy-le-Château, dans le Calvados, a fait un carton plein, début juin, avec une nouvelle manifestation : « le loto bouse ». Un quadrillage de 1 600 cases dans un champ et une vache. Les spectateurs, des familles rurales et citadines, ont observé l’animal pendant une heure et une cinquantaine minutes avant de voir sa bouse désigner la case gagnante du loto géant ! Pour les médias nationaux comme France Inter, elle est « l’attraction nouvelle à la mode dans nos campagnes ». Toujours est-il qu’elle attire en masse et se répand à vive allure, souvent ajoutée à la hâte dans les programmes.

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Dans les campagnes : Le grand retour des fêtes locales