La question est simple, terrible : « Comment faire quand il vous reste 400 euros pour faire vivre votre famille tout le mois, et surtout payer la cantine des enfants ? » Cette question a torturé une jeune conjointe d’agriculteur, rencontrée au cours de notre enquête. Elle venait de faire ce calcul avec l’assistante sociale de la MSA qui la rencontrait pour monter un dossier de prime d’activité.

Certes, moult reportages, à la télévision, dans la presse y compris dans La France agricole, montrent les agricultrices, belles des champs, conquérantes, actives, bien dans leurs bottes. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes qui choisissent le métier d’agricultrice le font par choix en disposant d’une panoplie complète de statuts qui leur permet de travailler en toute reconnaissance et sécurité sur les exploitations (même si 5 000 d’entre elles travaillent encore sans statut, autrement dit au noir).

C’est vrai aussi que 75 % des conjointes d’exploitants ont un autre métier, extérieur à l’exploitation. Mais voilà, ces derniers temps, c’est la crise. Les femmes la vivent durement et cette question de la cantine des enfants que l’on ne peut pas payer revient, lancinante. Avec parfois la honte de dévoiler à son village ses difficultés.

Des foulards

Or, les femmes d’aujourd’hui ne veulent plus cacher ce qui, hier, était un tabou. À l’image de ces cinq normandes, deux agricultrices et trois conjointes, qui ont un autre travail. Il y a tout juste un an, elles ont lancé le mouvement les « Foulards noirs » (1) (lire l’encadré page 47) en signe de deuil de l’agriculture. Pour soutenir « leurs hommes », fatigués par des manifestations sans beaucoup d’effet, elles ont défilé pacifiquement, habillées en noir, dans les rues de Bayeux, le 8 mars, journée internationale des droits des femmes.

Elles ont accepté les invitations des télés, des radios, répondu aux questions des journalistes, dévoilé leurs fins de mois difficiles, les factures redoutées, les saisies sur leur compte. Et leurs craintes à propos de leurs maris, souvent silencieux sur leurs difficultés quand ils rentrent harassés à la maison. « Pourtant, ils vous nourrissent », expliquent-elles aux passants, aux élus, aux journalistes.

Écrire la réalité

Si ces Normandes sont parties au front, sans soutien syndical particulier, d’autres initiatives ont été menées autour de noyaux plus structurés. La section féminine de la FRSEA de Bretagne a adressé, début juillet 2016, une lettre à toutes les adhérentes du syndicat (agricultrices, conjointes d’exploitants, salariées) pour leur proposer de s’exprimer. Elle a reçu vingt-cinq réponses, réunies dans un recueil : elles vont d’une grande détresse à la résignation, en passant par la volonté de se battre pour vivre dignement.

Béatrice Briand, 44 ans, productrice de lait dans le Morbihan, a pris la plume après un rassemblement féminin en mars 2016 sur le port de Vannes pour alerter sur la crise agricole : « J’ai le sentiment d’être comme une femme à la guerre. Mais chez nous, la guerre est économique ! L’ennemi est invisible : la mondialisation. Comment fait-on la guerre à un ennemi invisible ? », écrivait-elle. « Après plusieurs mois d’abattement, je ressentais beaucoup de colère, témoigne-t-elle aujourd’hui. On se lève pour la traite en sachant que l’on va perdre de l’argent. C’est difficile à supporter. Pourtant, nous devons être fortes pour épauler nos maris. Nous avons appris très vite qu’ils feraient passer leur travail avant le reste. Alors nous devons nous occuper de notre famille, de nos enfants, de la maison, de l’extérieur en plus de notre travail. Il faut que l’on soit tout en une. »

Depuis, Béatrice et son mari ont relevé un peu la tête. Elle est plus sereine. « En épousant mon homme, j’ai épousé un métier. J’ai découvert la profession agricole. Je suis très fière d’en faire partie », résume cette battante.

En septembre, la section féminine a distribué au Space, à Rennes, ces témoignages aux politiques en visite sur le salon, aux administrations et aux structures qui l’entourent. Pour l’instant, les quelques retours ont été exclusivement féminins, une sénatrice, une députée. Les « Foulards noirs » aussi ont été reçus ce 8 mars 2017, par leur députée d’Europe Écologie pour rappeler, entre autres, que les aides à la reconversion biologique ne sont toujours pas sur les comptes exsangues des exploitations concernées.

Sur Facebook

D’autres initiatives plus individuelles ont fleuri sur Facebook. Un soir d’octobre 2016, ne trouvant pas le sommeil, Laurence Cormier, agricultrice dans la Mayenne, a écrit un texte sur la page « Paroles d’agricultrices face à la crise » créée par des Bretonnes (2). Il se termine par ces phrases : « Nous ne souhaitons pas devenir les plus riches du cimetière […] mais uniquement être en capacité de vivre dignement de notre si beau métier. » La sœur de Laurence, comédienne, l’a incitée à diffuser davantage son cri du cœur. Sa lettre est relayée par des dizaines d’agricultrices, envoyée à des centaines d’élus et lue par le député de sa circonscription à l’Assemblée nationale.

Des femmes sentinelles

Dans la continuité, est née en janvier l’association « Les Elles de la terre », mise sur les rails par cinq agricultrices ligériennes et présidée par Laurence Cormier. Dotée d’une adresse mail (3) et bientôt d’un site internet, elle vient également de lancer, parallèlement aux rencontres avec les élus qui se poursuivent, un cycle de réunions locales. Pour susciter les adhésions et mailler le territoire d’agricultrices référentes.

Autre lettre parue sur Facebook, celle de Manon, fille d’éleveur laitier du Finistère, intitulée « Mon père, ce héros ». À 16 ans, elle s’inquiète pour son père qu’elle voit « triste, fatigué ». Et conclut par ces mots : « Sauvez les agriculteurs français, mangez français. » Stéphane Le Foll lui a répondu, un rien maladroit, un rien « techno ».

Dans la Nièvre, Sandrine Richard a décidé, avec quatre autres familles nivernaises dans son cas, de rassembler les agriculteurs en procédure judiciaire exclus pour cette raison des ATR (apport temporaire de trésorerie). L’exploitation familiale de son mari (des vaches allaitantes et 160 hectares) est en plan de redressement depuis 2012. « Cela se passait correctement mais le non-paiement des ATR a été le choc de trop : 50 000 euros manquaient à l’appel ! »

Refus de l’exclusion

Fin 2015, l’association d’aide au monde rural, ou AMR58, est créée, une association « apolitique et sans connotation syndicale ». Dans les réunions, la plupart du temps, les couples viennent ensemble. Selon Sandrine qui assure le secrétariat de l’AMR58, les femmes comprennent plus vite quand cela dérape : « Eux sont plus fatalistes mais aussi plus accrochés à la ferme qui vient de leur famille. Ils pensent qu’en travaillant plus, ils passeront le cap des difficultés coûte que coûte. »

Là aussi, Sandrine, correspondante du journal régional, et Christophe, président de l’AMR58, ont alerté les médias sur cette injustice. « Nous avons eu les journaux régionaux, France 2, France 3, La France agricole. Nous avons pu repousser certains plans de redressement. L’association nous a surtout sortis de l’isolement, les organisations professionnelles agricoles (OPA) nous ayant tourné le dos. Beaucoup d’entre nous sont à bout de souffle sur tous les plans : professionnel, financier, juridique et familial. Nous avons eu l’appui de juristes. Nous nous soutenons moralement. »

L’AMR58 réunit aujourd’hui une vingtaine d’adhérents au-delà des frontières de la Nièvre. Sandrine a totalement arrêté son travail sur l’exploitation : « Et j’ai trouvé un deuxième travail dans une mairie. Je gagne 900 euros pour faire les courses de la famille. C’est aussi le prix de la liberté. »

Être élues

Il y a les prises de paroles dans la rue, sur Facebook, dans les journaux et à la télévision. Et aussi dans les OPA. Marie-Andrée Luherne, productrice de lait dans le Morbihan, intervenait lors du forum régional Egalité-parité, à Rennes, le 2 décembre dernier. Elle a pris la responsabilité de la section laitière, à la demande du président de la FDSEA. « J’ai pris les dossiers à bras-le-corps. Je ne suis pas carriériste. Il faut faire reconnaître ses compétences. Elle ajoute : En temps de crise, il est encore plus difficile de faire venir des femmes aux responsabilités. Les freins économiques pèsent sur la structure familiale, comme l’impossibilité de payer une nourrice pour venir aux réunions. »

Quand on ne leur retire pas purement et simplement la parole. Béatrice Étienne, agricultrice dans le même département, expliquait lors de cette rencontre en avoir fait l’amère expérience : « Au conseil d’administration de Sodiaal au niveau national, il n’y a aucune femme. Auparavant, il y avait une femme des Pays de la Loire. Quand Sodiaal a absorbé Entremont, il a fallu passer de quatre administrateurs par région à trois. C’était la dernière arrivée, elle a été la première à partir. À la reprise de notre zone par la coopérative Sodiaal en 2011, je me suis engagée. J’ai été élue au conseil de région, puis au pôle sociétaire qui donne des avis au conseil d’administration national à Paris. En 2015, j’ai été éjectée de ce pôle. Le système de cooptation reste très présent dans nos structures. »

Marie-Line Bruel n’a pas dit autre chose devant le préfet du Tarn qui a entendu, ce 8 mars, sept femmes de la commission des agricultrices de la FDSEA : « A ce rendez-vous, nous devions être plus nombreuses. Mais trois d’entre nous ont dû rester sur leur ferme pour gérer des urgences. Les femmes sont responsables du foyer, des enfants. Elles doivent être au top techniquement. Pourtant, elles peinent à obtenir des places dans les instances agricoles, même à compétences égales. »

En finir avec la culture du sacrifice

Malgré les difficultés, les femmes se veulent dans l’action plus que dans la plainte. La délégation aux droits des femmes du Sénat organisait, fin février, à Paris, un colloque intitulé « Etre agricultrice en 2017 ». Catherine Caille, de la Coordination rurale, rappelait dans cette enceinte de la République que « les retraites des agricultrices à 500 € sont un vrai scandale ». Mais les agricultrices présentes voulaient y croire. Elles remerciaient celles qui les ont précédées, des combattantes qui ont petit à petit obtenu une égalité de traitement au plan juridique qui, aujourd’hui, leur facilite la vie.

Un coup de chapeau que partage Anne-Marie Crolais, installée dans les années 1970 dans les Côtes-d’Armor et qui intervenait lors du forum de Rennes, Egalité-parité : « Nos mères, et parfois ma génération, ont connu la culture du sacrifice. Elles ont sacrifié leur maison pour acheter le premier tracteur. Elles se sont usées au travail de la maison et de la ferme. En temps de crise, cette culture resurgit : combien de fois lui avons-nous sacrifié le statut de la femme, ses cotisations sociales, sa retraite ? Les jeunes femmes doivent continuer à se battre. La parité doit aller jusqu’au bout, y compris pour la retraite. Mais aujourd’hui, j’ai été fière de voir ces témoignages de femmes sur le malaise agricole. Peut-être que le grand public partagera enfin nos préoccupations et fera pression sur les pouvoirs publics. À vous d’être force de propositions ! »

(1) Foulards noirs : https ://www.facebook.com/groups/944634918984802/

(2) Agricultrices dans la crise : https ://www.facebook.com/agricultrices/posts/1088865457847503

(3) collectifagricultrices@gmail.com

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Agricultrices et conjointes : Debout dans la crise