« Moi, j’ai vu mes parents travailler toute leur vie, sans relâche. Aujourd’hui, ils sont usés, ils n’ont pas de retraite parce qu’ils n’ont plus de coudes, plus d’épaules, plus de dos. » Ne pas partir à la retraite, « usé et cassé » comme ses parents, est ce qu’Aline Dronne a le plus entendu au cours de son enquête (1) menée auprès d’éleveurs de la région Grand Est. Son sujet : l’impact des robots de traite sur leur qualité de vie au travail.

 

Et pour la sociologue de l’Aract (Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail), le robot concourt en effet à réduire la pénibilité de leur travail, « parce qu’elle supprime tout simplement l’activité de la traite », expliquait-elle en septembre dernier, à Tours, lors du congrès de l’Institut national de médecine agricole et l’Institut de médecine du travail du Val de Loire.

Souplesse organisationnelle

Des études de l’Institut de l’élevage montrent aussi que le robot permet un gain de temps de deux minutes par jour et par vache, soit deux heures par jour pour 60 vaches. « En réalité, son arrivée sur l’exploitation ne se traduit pas directement par un gain de temps : pour faire face à la crise, les éleveurs ont le plus souvent développé d’autres activités. Le robot leur accorde finalement plus de souplesse et une plus grande liberté organisationnelle. »

Le pilotage à distance leur permet également de découvrir ou redécouvrir des temps familiaux. Les éleveurs anticipent par ailleurs mieux leur travail. « Ils organisent leur journée en fonction des indicateurs mis en avant par le logiciel. Ils sollicitent aussi beaucoup plus en amont le vétérinaire, s’il y a besoin. »

Une habileté à acquérir

Seulement, le système de la traite robotisée est loin d’être la panacée pour tous les éleveurs. Car c’est un système qui s’apprend. « Le traitement des données, ça n’est pas si simple », observe Alice Dronne. Car l’agriculteur doit rapidement comprendre les données à retenir pour piloter son exploitation. Il doit aussi les analyser. « C’est une habileté qui s’acquiert au fur et à mesure de l’installation de l’outil. » C’est aussi une charge cognitive supplémentaire qui oblige à une meilleure répartition des rôles et responsabilités sur l’exploitation, quand il y a des salariés ou des associés.

Charge psychologique

Et le robot de traite peut alors se révéler nuisible à la qualité de vie au travail. Il oblige l’éleveur à repenser ses activités, et notamment l’activité de surveillance de son troupeau. « Les exploitants se sont beaucoup exprimés sur ce sujet, au cours de l’enquête. Ils nous ont beaucoup parlé de l’augmentation de la charge mentale et du stress. » La traite finalement ne se fait plus, mais il faut toujours être présent auprès du troupeau et avoir une surveillance beaucoup plus globale, qui se fait sur l’ordinateur, mais aussi sur l’exploitation.

 

Aline Dronne, sociologue à l’Aract : « Nous avons réalisé des observations des éleveurs en situation de travail, près du robot, nous avons aussi procédé à des entretiens individuels et collectifs avec les exploitants et leurs salariés. »
Aline Dronne, sociologue à l’Aract : « Nous avons réalisé des observations des éleveurs en situation de travail, près du robot, nous avons aussi procédé à des entretiens individuels et collectifs avec les exploitants et leurs salariés. »

Plusieurs éleveurs ont également déploré « avoir moins la main sur leur matériel ». Ils ne peuvent plus « bricoler », parce que c’est une technologie fine, spécifique avec des connaissances extrêmement pointues. En revanche, les exploitants doivent désormais souvent recourir à un technicien de maintenance. Ils ont le sentiment de ne plus être maîtres de leurs outils.

Un outil pour anticiper l’intégration d’une nouvelle technologie

Au final, « l’étude a révélé que les exploitants qui n’anticipaient pas l’évolution de leur métier avec l’arrivée du robot pouvaient aller jusqu’à se replier et s’isoler. Certains sont vite très démunis », constate la sociologue.

 

La volonté des partenaires et des institutionnels impliqués dans cette enquête est désormais d’élargir leur objet d’étude à d’autres outils innovants. Ils prévoient aussi de construire un outil préalable d’aide à la décision « très en amont de l’arrivée d’une nouvelle technologie sur l’exploitation ».

 

En 2015, 3 316 exploitations se sont équipées d’au moins un robot de traite.

 

À lire aussi notre dossier : Robot de traite : Quand le stress pousse à l’abandon.

 

(1) L’étude a été commanditée par le comité paritaire d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CPHSCT) agricole interdépartemental de la Lorraine, et menée en partenariat avec la Caisse d’assurance accidents agricole de la Moselle, la MSA de la Lorraine, la MSA Marne-Ardennes-Meuse, la caisse centrale, la chambre d’agriculture Grand Est, et la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt du Grand Est. Elle a été pilotée par l’Aract Lorraine devenue Aract Grand Est au 1er janvier 2017, et menée auprès de 35 exploitations.