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Des surfaces pastorales « peu productives » mais essentielles

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Espace productif. Pour Cédric, Anthony, Denis et Lise, éleveurs ovins sur le plateau de Millevaches, les landes sont plus importantes économiquement que les prairies, peu productives localement. © b.lafeuille

Les élevages ovins du plateau de Millevaches reposent sur l’exploitation de surfaces couvertes de ligneux, que la Pac risque de ne plus reconnaître.

En hiver, la bruyère fait le bonheur des brebis qui pâturent les landes. « Elle ne gèle pas. C’est la seule plante appétissante pour les animaux à cette période, où elle constitue les trois quarts de leur ration, complétée avec du bon foin », explique Cédric Deguillaume, installé en production bio d’agneaux, légumes et myrtille sauvage sur le plateau de Millevaches, en Corrèze.

Les landes à callune, pelouses et zones humides couvrent l’essentiel de ses surfaces. « Depuis quarante ans, on développe une technicité pour rendre ces milieux productifs. Aujourd’hui, la lande à callune est essentielle à ma ferme, comme zone d’hivernage et zone de pâturage en toute saison. À l’année, j’ai un chargement plus élevé sur mes landes que sur mes prairies, car les brebis y passent plus de temps ! » Quand Cédric a appris que, selon l’Administration, ces surfaces ne valaient pas plus qu’une forêt de résineux, il a ri jaune. Comme ses collègues Denis Campmas, Lise Rolland et Anthony Buys, tous spécialisés en ovins viande, sur le plateau.

Micro-transhumance entre trois milieux

Leurs élevages reposent sur un tiers de prairie, un tiers de tourbière et un tiers de landes. « On fait de la micro-transhumance entre ces trois milieux », sourit Denis. C’est la prairie qu’il juge la moins productive. Les tourbières sont précieuses lors des sécheresses et les landes sont pâturables en automne et en hiver. « C’est ce qui nous permet d’atteindre une autonomie fourragère », souligne Lise.

Pourtant, tous les quatre ont appris en janvier que les landes n’étaient plus des surfaces agricoles. Concrètement, le code SPL (1), qui leur permettait depuis 2015 de déclarer leurs parcelles de landes à la Pac, ne pouvait plus être utilisé en Limousin. En 2017, seuls 23 départements conservaient cette possibilité. L’information n’étant pas parvenue à tous, beaucoup se sont retrouvés avec des déclarations erronées (qui ne devraient pas donner lieu à des sanctions).

Pour Lise, « installée depuis un an et déjà en faillite », c’est un tiers des aides qui disparaissaient du jour au lendemain. « Notre groupement pastoral, qui exploite 50 % de landes, tire ses seuls revenus des MAEC. Si les aides sur ces surfaces disparaissent, ce sera difficile d’embaucher un berger à mi-temps comme prévu. » Pour Denis, en Gaec avec son épouse avec 500 brebis, la non-reconnaissance des landes signifie « 10 000 à 15 000 € de perte, soit la totalité de notre revenu ».

Une reconquête stoppée

Une bonne nouvelle est tombée, fin février. La Corrèze et sept autres départements pourront à nouveau déclarer leurs hectares de landes (en plus des 23 qui avaient conservé ce droit). Anthony a moins de chance. Installé avec 200 brebis sur 80 ha, il exploite les mêmes milieux, de la même manière, mais dans le département de la Creuse. « Mes 23 ha déclarés en SPL ne comptent plus et je devrai rembourser les DPB, l’ICHN et les MAEC de 2017. » Son groupement pastoral, sans lequel son élevage ne peut pas fonctionner, est aussi touché.

L’impact sur les éleveurs se répercutera sur les territoires. « Mettre la clé sous la porte, ça veut dire partir avec mes enfants qui vont à l’école ici, prévient Anthony. Des gens s’installaient pour pâturer de la lande. On balaye vingt ans de reconquête du territoire ! »

Non-sens écologique

Ses collègues corréziens ne sont pas tirés d’affaire non plus. Ni ceux du sud de la France ou des Alpes. Car aujourd’hui, la France veut donner des gages à Bruxelles, qui la juge trop généreuse sur ces surfaces. À peine un mois avant l’ouverture des déclarations Pac, plusieurs options sont sur la table, visant toutes à réduire l’admissibilité des parcelles dominées par la végétation ligneuse. Parmi elles, arrêter de reconnaître les hectares où les ligneux couvrent entre 50 et 80 % de la surface, et qui comptent aujourd’hui pour 0,35 ha (2).

Au-delà de la perte économique, Denis déplore un non-sens écologique, agronomique et zootechnique. « L’équilibre de certains milieux repose sur la prédominance d’éléments ligneux ! » Alors que l’Administration ne jure que par l’herbe, les éleveurs tiennent aux ligneux : « C’est ce qui donne de la flexibilité à la ressource en créant de l’ombre, de la résistance au gel… On joue avec la saisonnalité, explique Cédric. Et il y a moins de parasites que dans une prairie. »

Du point de vue écologique, c’est un long travail mené avec les parcs et conservatoires des espaces naturels qui serait remis en cause. « Aujourd’hui, on entretient des milieux rares où nichent des espèces protégées. On peut même modifier le milieu à la demande, en deux ou trois ans de pâturage ! » Si la Pac ne les reconnaît pas, ces landes deviendront de la friche, engloutissant « des années de travail et de financements publics, prévient Anthony. Quel gâchis ! »

Bérengère Lafeuille

(1) Surfaces avec une prépondérance de ligneux. (2) Les hectares où les ligneux couvrent plus de 80 % comptent déjà pour zéro.

Des interprétations divergentes

La déclaration des surfaces couvertes de ligneux s’appuie sur un guide avec un référentiel photo pour déterminer les prorata à appliquer. Il a fallu trois ans pour le finaliser, mais son application ne va pas de soi. Un hectare déclaré en SPL et couvert à 100 % de végétation ligneuse comestible (type bruyère) compte-t-il pour un hectare ou pour zéro ? « Entre l’interprétation de la chambre d’agriculture, de la DDT, de l’ASP et la nôtre, on a quatre versions différentes », soupire Lise, qui demande « des règles claires pour ne pas être toujours soupçonnée de frauder ». Les trois DDT du Limousin ne sont d’ailleurs pas toujours d’accord. Et même les visites rapides réalisées après les déclarations n’ont pas levé tous les doutes, puisque ce qui avait été validé par les contrôleurs ne convient pas, semble-t-il, à Bruxelles !

Impacts en cascade

Les surfaces non reconnues par la Pac ne sont plus admissibles aux aides, qu’il s’agisse des DPB, de l’ICHN, des aides bio ou encore des MAEC. Mais en cessant d’exister pour l’Administration en tant que surfaces agricoles, elles modifient aussi les calculs de certains ratios. De fait, certains éleveurs, se retrouvant avec des chargements par hectare plus élevés (car calculés sur un nombre d’hectares diminué) peuvent se retrouver inéligibles aux aides qu’ils percevaient sur d’autres parcelles, même si ces dernières sont toujours admissibles.

Conservation. Les MAEC étaient l’outil privilégié par les parcs et conservatoires pour entretenir et mettre en valeur ces milieux écologiques rares. © b.lafeuille
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Cet article est paru dans La France Agricole

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