« Il n’y a pas eu d’effet panique sur le marché mondial du sucre au début de la guerre en Ukraine, contrairement à ce qu’il s’est passé par exemple sur le maïs », a précisé Timothé Masson le 28 avril 2022. Expert en marché à la CGB (Confédération générale des producteurs de betteraves), il intervenait lors d’une conférence de l’Afja (Association française des journalistes agricoles) et du Syrpa (réseau des agrocommunicants).

 

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La Russie et l’Ukraine produisent assez peu de sucre (respectivement entre 5 et 8 millions de tonnes et entre 1 et 1,5 million de tonne), avec très peu d’échanges nets. La tendance haussière sur le marché était observée depuis l’entrée en campagne 2020-2021, avec un prix du sucre brut entre 18 et 20 cents la livre. Le pétrole était aussi en progression depuis décembre 2021 et sur la campagne de 2021-2022 il y a un déficit mondial en sucre pour la troisième année consécutive.

Effets collatéraux sur le bioéthanol brésilien

Toutefois, le mouvement haussier est reparti depuis le 24 février, date du déclenchement de la guerre, du fait d’effets collatéraux au Brésil notamment. L’accentuation de la hausse du pétrole s’est répercutée sur l’éthanol brésilien à la veille de l’ouverture de la campagne il y a une quinzaine de jours. Le biocarburant a atteint des valeurs records, d’autant plus qu’environ 13 % de l’éthanol brésilien est sur une base maïs dont les cours ont flambé dès le début de la crise ukrainienne.

 

Une allocation maximale de la canne vers le débouché éthanol est donc attendue. Or « 1 % de canne brésilienne déviée du sucre revient à diminuer de la production de ce dernier de 0,8 million de tonnes, soit 0,4 % de la production mondiale », chiffre Timothé Masson.

 

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Craintes à moyen terme sur le potentiel de rendement

À moyen terme, des craintes apparaissent aussi sur le potentiel de rendement de la canne à sucre au Brésil. Ce pays importe :

  • 95 % de ses engrais azotés dont plus de 20 % de Russie ;
  • 75 % de ses engrais phosphatés dont plus de 15 % de Russie ;
  • 91 % de ses engrais potassiques dont plus de 26 % de Russie.

Autre inquiétude : la perte d’attractivité de la betterave, qui représente 20 % de la production mondiale de sucre, par rapport à d’autres cultures aux cours très élevés. L’impact des coûts de l’énergie dans la transformation de la racine (170 à 250 kWh/t de betterave) pèse aussi sur la filière, davantage qu’avec la canne.

 

Dans ce contexte, on observe « un regain d’intérêt pour le sucre de la part des spéculateurs, décrit Timothé Masson. Ils prédisent qu’on va manquer de sucre, que ce dernier va être plus cher. Il y a donc un vrai retour d’une vision haussière du marché du sucre. »

Explosion du prix du sucre importé en Europe

Du côté du marché européen du sucre, il semble qu’il y ait peu d’effets à court terme, car il est encadré par des contrats annuels et il n’y a pas de données récentes. Au 24 février 2022, le prix départ sucrerie européenne était d’environ 426 €/t.

 

Hors contrat, il n’y a plus de sucre à vendre et le prix spot explose, à près de 800 €/t. Tout comme le prix du sucre importé, du fait du marché mondial en hausse, du doublement du prix du fret par manque de conteneurs. Par ailleurs, un quart des importations sont à des fins de raffinage dont les coûts se sont accrus de 40 %.

Vers un prix du sucre européen à 700-750 €/t ?

Ainsi à partir d’octobre 2022, les bases de discussion sur le prix contractualisé oscillent autour de 700-750 €/t pour la campagne de 2022-2023. « Ce qui ne veut pas pour autant dire que l’année sera faste pour la filière », tempère Timothé Masson.

 

Les coûts industriels ont progressé de 35 à 45 % du fait du prix du gaz et le coût de production de la betterave a grimpé de 15 à 20 % à cause du prix des engrais et du fuel.

 

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La concurrence des autres cultures restera forte. Ainsi, pour rivaliser avec un blé tendre rendu Rouen à 310 €/t, il faudrait un prix de la betterave à 37 €/t, 40 €/t pour un colza rendu Rouen à 750 €/t, 35 €/t pour un maïs rendu Bordeaux 265 €/t et 33 €/t pour une orge de printemps Fob Creil à 310 €/t.

 

Cependant, le producteur de betteraves n’a pas la main sur son prix et les besoins de la culture en potasse sont élevés (trois fois plus qu’en céréales). Or les approvisionnements pour cet élément minéral sont incertains : 50 % sont d’origine russe et biélorusse.

 

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