Dans un contexte de changement climatique, la réussite des dérobées est devenue très aléatoire dans certaines régions, comme la Bourgogne. L’une des solutions est de les implanter plus précocement dans une culture déjà en place. C’est ce que teste la Sep de Bord à Bligny-en-Othe, au nord d’Auxerre (Yonne). Ce collectif de cinq exploitations en agriculture de conservation des sols depuis douze ans cultive 825 ha en assolement en commun : blé, orge d’hiver, colza, pois protéagineux, chanvre, maïs, tournesol, soja.

En pratique, le soja, le tournesol ou le sorgho sont semés en interrangs un peu avant l’épiaison de l’orge d’hiver. Récoltée plus tôt que le blé, cette céréale laisse plus de temps à la culture d’été. Elle semble donc être l’espèce la plus adaptée à la technique de « culture en relais ». « L’objectif, précise Thierry Desvaux, l’un des sept associés de la Sep de Bord, est que la culture d’été fasse une partie de son cycle avant la sécheresse estivale. » La céréale d’hiver est récoltée début juillet et la culture­ de printemps en septembre.

Deux types de semoirs sur huit hectares

Cette année, dans un contexte climatique beaucoup plus humide que celui de l’an passé, les essais ont été réalisés sur huit hectares. Le sorgho, le tournesol et le soja ont été semés avec deux types de semoirs : un Amazone Condor de 12 m (écartement de 25 cm entre les dents), et un semoir monograine Kuhn Maxima de 4 m. Alors que le sorgho et le tournesol ont très mal levé pour des raisons non encore identifiées, le soja est très prometteur. L’orge d’hiver (variété Etincel) a été semée à une densité équivalente aux deux tiers d’une culture pleine, soit 200 grains/m², et les cultures d’été à une densité de 50 et 75 % d’un semis normal. En outre, la fumure azotée a été adaptée.

En 2020, année très sèche, l’expérimentation n’avait porté que sur un hectare de sorgho. Il s’agissait d’abord de vérifier la faisabilité de l’implantation avec le semoir de semis direct, l’Amazone Condor (1). Coté production, les résultats n’avaient pas été bons. L’orge d’hiver avait souffert de jaunisse nanisante. Le sorgho n’avait pas été pesé.

Faisabilité vérifiée

Cet été, alors que l’orge d’hiver vient d’être récoltée (à une hauteur de 30 cm sur les parcelles où le soja a bien levé, contre 10 cm habituellement), Thierry Desvaux a tiré un premier bilan positif. « Dans ces parcelles, les rendements de l’orge d’hiver s’élevent à 67,8 q/ha (semis avec le Condor) et à 63,2 q/ha (semoir monograine) (2), soit respectivement 76 % et 71 % d’une récolte normale (88,8 q/ha sur la parcelle témoin 100 % orge). Ces résultats sont très cohérents avec nos attentes. »

À l’aune de ces expériences, des premiers enseignements peuvent être tirés. Pour donner au soja qui lève dans la céréale un maximum d’ensoleillement et éviter que des rangs restent à l’ombre, il faut orienter la culture nord-sud, ce qui n’est pas toujours évident compte tenu de l’orientation des parcelles cadastrales. Dès l’implantation de la céréale d’hiver, il est indispensable de penser à l’architecture du semis de la culture de printemps : il faut boucher les rayons du semoir pour anticiper le passage des dents au printemps sans arracher les céréales d’hiver, et tenir compte du passage des roues du tracteur et de celles du semoir.

Challenge

Trouver les bons écartements, les bonnes densités des deux cultures et les bons itinéraires techniques reste un challenge. Outre une fertilisation azotée adaptée, il faut gérer au mieux les adventices, car il n’y a pas d’herbicides possibles sur la culture d’été avant la récolte de la céréale. Mieux vaut donc éviter les parcelles infestées d’estivales telles que chénopodes ou renouées.

Associer deux cultures constitue une piste pour augmenter la productivité à la parcelle, réduire les intrants et s’adapter au changement climatique. « Avec les deux cultures additionnées, on doit théo­riquement dépasser en productivité 100 % d’une culture pleine, précise Thierry Desvaux. À nos essais de le démontrer. »

Des essais qu’il n’est pas envisageable de mener seul. La Sep de Bord travaille en partenariat avec la chambre d’agriculture de l’Yonne, Arvalis et l’Inrae de Toulouse. Par le biais des réseaux sociaux, ses associés échangent beaucoup avec des agriculteurs d’autres régions, comme ceux du Ceta de Romilly-sur-Seine, dans l’Aube. Ils récupèrent aussi les témoignages d’Américains, pays où cette pratique est bien implantée.

Anne Bréhier

(1) Financé en partie par la région Bourgogne-Franche-Comté et l’Europe (Feader) pour tester des cultures associées.

(2) Les roues du semoir monograine utilisé pour le soja ont aplati deux rangs d’orge d’hiver, ce qui explique le plus faible rendement.